Les Mystères de Paris est typiquement le genre de livres qui, une fois refermé, nous fait dire : « youpee, je l’ai fait ! J’ai lu ces 1200 pages ! Et chose extraordinaire, je ne me suis même pas ennuyée ! »

Il faut dire que notre regard de lecteur contemporain est bien loin de l’état d’esprit des lecteurs d’Eugène Sue, lorsque le feuilleton commence à paraître dans le Journal des Débats au milieu du XIXe siècle. Car, il faut poser cela tout de suite : ce roman-feuilleton a eu énormément de succès, a fait couler beaucoup d’encre, mais surtout a fait l’effet d’une bombe dans le milieu bourgeois bien pensant, faisant un scandale comparable à celui de la publication d’Indiana par George Sand quelques années auparavant. Preuve s’il en est, cette même George Sand fit partie des intellectuels qui défendirent Sue envers et contre tout. 

Mais laissez-moi vous emmener au cœur des Mystères de Paris.

Tout commence par une sombre nuit. Une jeune fille, la Goualeuse, se fait agresser par un truand présumé, le Chourineur. Au cœur de la lutte, un homme surgit, tel Zorro et sauve la jeune fille. Le Chourineur calmé, offre à boire à son maître et à la Goualeuse pour marquer son respect. Après quelques bières, les langues se délient face aux questionnements de l’homme, Rodolphe. Les deux personnages des bas-fonds parisiens se livrent et racontent leur enfance et ce qui a mené à leur triste sort d’aujourd’hui, voleur pour le Chourineur, prostituée pour la Goualeuse. Ému, Rodolphe décide d’entamer un vaste plan d’action pour récompenser ces misérables malgré eux, qui ont gardé une humanité et une sensibilité malgré les malheurs qui les ont accablé.

Aidé par sa grande fortune, car bien sûr c’est un prince déguisé très riche, il va aider ici et là des familles pauvres et méritantes, au cours d’aventures variées dans lesquelles on découvre les secrets toujours à point nommé.

Mais le roman et les personnages ne sont que des prétextes pour Sue qui a écrit une œuvre sociale. Très proche des saint-simoniens et de tous les penseurs de son époque qui commencent à s’intéresser à la question ouvrière, Eugène Sue a développé un certain nombre de thèses qui faisaient débat depuis des années et que son roman a ravivé.

« Nous n’avons pas reculé devant les tableaux les plus hideusement vrais, pensant que, comme le feu, la vérité morale purifie tout.

Notre parole a trop peu de valeur, notre opinion trop peu d’autorité, pour que nous prétendions enseigner ou réformer.

Notre unique espoir est d’appeler l’attention des penseurs et des gens de bien sur de grandes misères sociales, dont on peut déplorer, mais non contester la réalité. »

Envoie-t-il un personnage en prison que hop ! On a des pages sur la réforme nécessaire du système pénitentiaire.

Un personnage est envoyé à la guillotine, son fils part sur la même pente criminelle, et hop ! Des paragraphes de développement sur les devoirs de la société envers ces enfants abandonnés à eux-mêmes et frappés d’une telle hérédité.

« Qu’il soit démontré qu’un criminel lègue presque toujours à son fils le germe d’une perversité précoce …

Fera t-on pour le salut de cette jeune âme ce que le médecin fait pour le corps lorsqu’il s’agit de lutter contre un vice héréditaire ?

Non … Au lieu de guérir ce malheureux, on le laissera se gangrener jusqu’à la mort. »

Rodolphe agit tel un prince vengeur, aussi bien d’une manière sporadique que plus organisée par une banque de prêt pour les pauvres, très ingénieuse (qui sera mise en place dans plusieurs villes après la publication du roman).

Malgré tout, la morale est assez terrible : « Il voyait, avec un mélange de joie et d’amertume indicibles, que chez certains hommes, l’habitude de la souffrance et du malheur est telle, que leur raison se refuse à admettre la possibilité d’un avenir qui serait, pour un grand nombre, une existence très peu enviable. » Les miséreux sont frappés par un destin contre lesquels ils ne peuvent rien, telle cette femme travailleuse dont le mari disperse les économies, et qui ne peut se permettre de payer un divorce : « La loi était trop chère pour les pauvres. » Et Rodolphe a parfois du mal à introduire ces bienfaits.

Mais surtout, il se fait la remarque suivante, que l’histoire de Rodolphe et la Goualeuse illustre toute entière :

« Enfin tout ce qu’il y a d’admirable dans la créature et dans la création se révèle à la fois et en un moment à son âme étonnée. A ce spectacle imposant, son esprit s’agrandit, son intelligence se développe, ses nobles instincts s’éveillent … Et c’est parce que son esprit s’est agrandi, parce que son intelligence s’est développée, parce que ses nobles instincts se sont éveillés … qu’ayant la conscience de sa dégradation première, elle ressent pour sa vie passée une douloureuse et incurable horreur, et comprend, hélas !, ainsi qu’elle le dit, qu’il est des souillures qui ne s’effacent jamais. »

Une histoire qui fait que je ne relirai probablement jamais ce roman, tellement j’étais fâchée contre l’auteur .. mais pour en savoir plus, il faudra que vous le lisiez vous-mêmes !

Et me direz-vous (et vous aurez raison), finalement, qu’est-ce qui a choqué à l’époque ?

Eh bien c’était la première fois qu’un roman abordait de telles questions, montrait de telles misères. Un peu comme un reportage d’aujourd’hui sur les conditions de vie d’un pays lointain dont on soupçonnait l’existence sans connaître la profondeur de leur misère. Sauf qu’ici, Sue a mis les bourgeois face à un monde qu’ils côtoient chaque jour. Et ceux-ci ne le croiront pas.

On le qualifie de « tableaux les plus révoltants, les mœurs les plus abjectes, le dialogue le plus hideux qui se puissent imaginer ? », on l’accuse de « travestir la vérité littéraire, de tracer un type menteur qui ne peut exister, qui n’existe pas. » Pour beaucoup, c’est l’enfant monstrueux de la presse quotidienne et de la littérature romantique, littérature de bagne ou d’échafaud qui excuse le vice et exalte les réprouvés. On lui reproche en effet d’excuser le crime, de le justifier, alors qu’il fait simplement état de faits et de quelques pistes pour améliorer les conditions de vie de la population.

Bref, on dit qu’il a créé un « un monde de fantaisie ».

Le roman est mis à l’Index en 1852.

On peut se demander si justement toute l’encre qu’il a fait couler n’est pas une preuve qu’il a touché sa cible. En donnant à voir « une misère exclue de la littérature », il s’inscrit pleinement dans les questionnements de l’époque, en particulier en jouant sur l’intérêt du public pour le paupérisme (nouvelle misère provenant de l’exploitation et de la faiblesse des salaires plutôt que du manque d’emploi) ou en discutant sur la réforme de l’administration pénitentiaire.

Et c’est ainsi que ce roman aura un grand succès, sera traduit dans de nombreux pays (même en hébreu biblique !), adapté même (The Mysteries of London, G. Reynolds, 1844, quoique avec un langage plus cru).

Mais aujourd’hui, il nous est difficile de le lire. Du fait de la diffusion sous forme de feuilleton, Eugène a pu adapter son récit aux demandes des lecteurs, et au fur et à mesure que son audience grandit, les digressions sociétales sont de plus en plus longues. Ce dont il se défend parfois : « Les exigences de ce récit multiple, malheureusement trop varié dans son unité, nous forcent de passer incessamment d’un personnage à un autre afin de faire, autant qu’il est en nous, marcher et progresser l’intérêt général de l’œuvre. »

En bref, un grand roman qu’il faut lire en se replaçant dans le contexte de l’époque, et se préparer à suivre les débats qui en fait un reflet très complet des problèmes les plus courants.

Ce livre fut par la suite la source de quantités de mystères urbains ; de nombreux motifs furent repris, dans la littérature policière par exemple. Léo Mallet lui a rendu un hommage ironique, près de 100 ans après avec Les Nouveaux Mystères de Paris.

Par son roman-feuilleton, Eugène Sue a enfin contribué au mythe moderne de Paris, au même titre que Balzac ou Baudelaire.