Depuis le temps que j’attendais d’attaquer ce nouveau volume de Jon Kalman Stefansson, auteur de Entre Ciel et Terre, un véritable coup de cœur l’année dernière. Ce roman se terminait d’une façon où l’on n’attendait pas forcément une suite, il se suffisait à lui seul. J’ai donc été surprise quand La Tristesse des anges a été publiée et que je me suis aperçue que c’était la suite ! Et pour le coup, celui-ci se termine d’une manière qui ne laisse aucun doute : l’Islandais nous écrit une trilogie.

Sans le savoir à l’avance, je me suis plongée innocemment dans ce nouveau volume, un peu inquiète qu’il n’atteigne pas la puissance du premier. Dès la deuxième page, j’ai été rassurée : l’ambiance était là, le froid aussi, dont le printemps tardif n’arrive pas à débarrasser cette terre gelée qu’est l’Islande. Autant vous dire que j’ai eu froid à cette lecture. Dans le premier tome, c’était le froid de la mer et du blizzard, ici les personnages évoluent pratiquement tout le temps en plein cœur d’une tempête de neige.

La tristesse des anges, dans les légendes populaires, désigne la neige. Et ce symbole inonde le roman, accompagnant le travail de deuil du héros.

En effet, on retrouve le “gamin”, qui après la mort de son ami Barour, s’est réfugié dans un bar où il rend de menu services tout en s’instruisant. « La distance entre Barour et la vie augmente impitoyablement avec chaque journée qui s’écoule, chaque nuit, car le temps est parfois cet infâme salaud qui ne nous donne toute chose qu’afin de mieux venir nous la reprendre. « 

La poésie et la littérature sont encore très présentes ici, à mon plus grand plaisir. « La lutte pour la vie fait mauvais ménage avec la rêverie, la poésie et la morue salée sont irréconciliables et nul ne saurait se nourrir de ses rêves. »

Et sa dangerosité est encore soulignée, comme si l’exemple de la mort de Barour, à cause d’un poème, ne suffisait pas comme leçon. « Il n’est pas toujours aisé de supporter la poésie, elle peut entraîner l’être humain dans des directions inattendues. »

J’ai aimé cet hommage à la littérature, j’ai aimé la manière dont l’auteur souligne sa force, y revenant sans cesse, comme dans cette citation magnifique : « Les mots semblent être la seule chose que le temps n’ait pas le pouvoir de piétiner. Il traverse la vie et la change en mort, il traverse les maisons et les réduit en poussière, même les montagnes, ces majestueux amas rocheux finissent pas céder face à lui. Pourtant, il semble que certains mots parviennent à affronter son pouvoir destructeur, la chose est très étrange, certes, ils s’usent un peu, leur surface se patine mais ils résistent et conservent en eux des vies englouties, ils conservent le battement des coeurs disparus, l’écho de la voix d’un enfant, ils sont les gardiens des antiques baisers. »

Dans ce roman du froid, roman des mots, la traversée que vont faire le gamin et le postier, est extraordinaire. Car le courrier doit bien être distribué, même dans les coins les plus reculés. L’occasion d’un voyage qui permettra au gamin de compléter son deuil, et de chercher le sens de sa vie – ce qu’il fait souvent quelques minutes avant de mourir de froid et d’être sauvé in extremis par son compagnon …

Pas trace d’humour ici, mais juste la puissance d’une grande littérature, de mots qui nous balaie et qui, parce que l’auteur vit dans ce pays, disent avec justesse ce qu’était le quotidien (j’imagine qu’il prend place au début du XXe siècle) de ces hommes de l’extrême, au cœur de l’hiver. Un pays de pêcheurs où ces derniers ne savent pas nager et meurent parfois ridiculement; un pays où l’hiver interdit les enterrements et force à vivre avec le cadavre de l’être aimé pendant des mois; un pays où les communications sont coupées durant des semaines et où les nouvelles ne parviennent pas ; un pays où l’alcool est parfois le seul moyen de surmonter ou d’oublier un instant le froid ; un pays qui semble hors du temps.

C’est ce qu’a su traduire Jon Kalman Stefansson en quelques 400 pages. Et c’est ce qui me fait désirer plus que jamais de lire rapidement le dernier volet, publié en 2011 en Islande.

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« Je ne peux pas travailler aujourd’hui pour cause de tristesse. » On n’ose jamais écrire ce genre de chose, on ne décrit pas les décharges électriques qui se produisent entre deux personnes, au lieu de cela on parle des prix, on s’attache à l’apparence, et non au souffle du sang, on ne se lance pas en quête de la vérité, des vers de poésie qui surprennent, des rouges baisers. »

Parfois les mots sont vains …

26/80