Khadidja Cissé est née au Mali, mais s’expatrie en France avec son fils aîné, fuyant un mariage ignoble et forcé. Arrivée à Paris, elle a eu 3 autres enfants d’un voisin, et un petit métis de son propriétaire dont elle est tombée amoureuse. Dans le microcosme malien d’un immeuble parisien, cette conduite est impardonnable (« Parce que je sortais avec un homme blanc, on discourait sur la sincérité de mes sentiments »). Personne ne la comprend, que ce soient ses voisines ou l’assistante sociale qui vient la voir chaque semaine et essaye de la faire sortir de son marasme. Car elle s’occupe de ses enfants à plein temps, vit seule et ne travaille pas.

C’est cette situation intenable que nous décrit « Des Fourmis dans la bouche ». Cette expression est utilisée pour décrire la faim qui la tenaille, elle et ses enfants alors qu’elle en arrive aux dernières extrémités.

En fait, Khadidja Cissé est un « personnage » intéressant car elle se rebelle contre l’ordre traditionnel que veulent préserver ses voisines, faisant de l’immeuble une reproduction du bled africain : « Si ma voisine et compatriote avait le pied ancré dans la tradition et refusait d’en sortir, moi, je n’avais pas fui le Mali pour en reproduire les schémas ailleurs. »

A travers le regard de cette Africaine « maigre » (chose incroyable aussi car les hommes africains aiment apparemment leur confort …), l’auteur nous dresse un portrait impitoyable du monde de ces expatriés, et de leur village également : « il ne venait pas à l’esprit d’un villageois africain qu’un Européen puisse être pauvre. Cette légende, qui voulait que la pauvreté soit l’affaire des Noirs, parce que nous l’avions fait nôtre, nous empêchait d’élaborer chez nous le moindre plan de survie et nous poussait pour nous venger à flanquer le pied dans le cul de cette terre qui refusait de nous nourrir. »

Prise au piège par la désapprobation de ses pairs, menacée de se voir retirer la garde de ses enfants par l’assistante sociale, Khadidja est désespérément isolée. Elle en finit par douter des possibilités offertes par la France, si souvent vantées : « Le Mali m’apparaissait comme un pays de cocagne. Là-bas, c’était si rude que les gens se serraient les coudes pour survivre dans une fraternité simulée. » Dans cet immeuble, ce sont en effet les pires côtés du communautarisme africain qui ressortent.

Ce roman a l’avantage de nous présenter un portrait sans concession de la vie des immigrés africains : souhaitant conserver la tradition dans un pays moderne où leurs valeurs ne peuvent s’appliquer, ce sont les enfants qui en pâtissent, perdus entre deux pays, deux cultures, deux chaînes de valeurs. Et ils finissent par entrer dans le cercle vicieux de la drogue, du vol dans un pays qui ne leur offrira aucun avenir.

Cependant, deux choses m’ont gênées :

– s’il est intéressant pour cette réflexion, je ne peux que regretter qu’il n’aille pas plus loin. On aimerait en savoir plus, suivre Khadidja encore un peu. Finalement, l’auteur ne survole que d’une manière très superficielle, en prenant le point de vue de cette femme, et sans aucune analyse ni réflexion en dehors.

– de plus, c’est une seule version de l’immigration, très noire. Ce serait occulter les Africains qui ont réussi. J’ai eu l’impression que l’auteur faisait écho à tout ce qu’on entend dans la presse : le jeune drogué, l’Arabe avare du coin, etc. Et il est dommage de ne pas avoir nuancé un peu son texte. Car si Khadidja a une figure de rebelle, contre ces préjugés justement, la fin reste pessimiste …

J’ai donc aimé ce texte, tout en restant sur ma faim. Mais c’est un texte intéressant dans le cadre du Prix Océans et c’est pour cela que je vais voter pour lui dans notre 3e session de choix !

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