La guerre, « je la reconnaissais au rythme qu’elle donne à la vie, […] à ses à-coups, sa façon de s’évanouir comme si elle n’avait jamais existé et de réapparaître comme si elle était notre état naturel ». C’est ainsi que Laure Delessert, jeune enseignante de français envoyée en Algérie à la fin des années 1950, voit les « événements » qualifiés par tous comme un simple maintien de l’ordre. Mais elle ne s’y trompe pas et, sans chercher à s’y mêler, elle se retrouve liée malgré elle à des personnages bientôt qualifiés de suspects. Elle observe, écoute et prend conscience de la force et de la volonté des rebelles, prêts à tout pour obtenir l’indépendance, y compris aux exécutions hâtives, aux actions coup-de-poing.

Écrit il y a plus de 50 ans, ce texte reprend en réalité l’expérience de Monique Rivet elle-même, institutrice en Algérie en 1957-1958. Elle a voulu publier ce texte en rentrant en France mais il fut refusé par les éditeurs de l’époque. Un texte auquel ont voulu rendre justice les éditions Métaillé en 2012.

Dès l’incipit, Monique Rivet nous plonge dans l’ambiance malsaine, pleine de tensions, de cette petite ville algérienne, où se croisent toutes les forces en présence. En face de la ville européenne, une grande avenue, le Glacis, qui la sépare du quartier arabe. C’est cette ligne de démarcation qui représente la faille entre les peuples en présence, la barrière à ne pas franchir à moins de vouloir être soupçonné par un des deux camps. Deux camps qui se regardent en chien de fusil et agissent sournoisement de chaque côté, prenant en otage la population entière.

Par ce texte pratiquement écrit sous le feu des canons, Monique Rivet nous offre une vision dynamique du début des événements d’Algérie, à travers le regard naïf de cette jeune enseignante qui ne prend parti pour aucun des camps, tout en condamnant – et parfois même à voix haute – la colonisation.

Témoignage, récit, chronique, un peu tout à la fois, servi par une plume un peu hésitante parfois mais que l’on sent prompt à laisser percer l’enthousiasme et l’indignation de la jeunesse.

La prise de conscience d’abord, « Je comprends que je ne suis pas au Quartier Latin […] mais dans une petite ville de province où les mœurs sont encore celles du XIXe siècle, je comprends aussi que s’y ajoute cette ségrégation des communautés que prétendent nier ou combattre des slogans officiels bien tardifs et de toute façon émis à une distance sidérale de la réalité ».

Et puis l’indignation. L’indignation est en effet ce qui ressort le plus à la lecture. L’indignation face à la boucherie qui se prépare, face aux premiers assauts qui ont lieu. De beaux morceaux de littérature parfois dans cette façon un peu ingénue, un peu naïve de l’exprimer.

Une indignation pourtant assortie vers la fin d’un dégoût, d’une tristesse infinie face à la brutalité du monde : « A quoi bon mettre de la littérature ou de la grammaire dans la tête des gens si c’est pour qu’on les retourne du pied sur une voie de chemin de fer, un trou dans la poitrine ? « .

En bref, un beau texte par une jeune femme qui découvre la réalité d’un monde politique brutal, et avec qui je me suis puissamment identifiée; et un moyen intéressant d’aborder un moment d’histoire qui divise encore la France.

A découvrir.

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