Eugène Rougon au début du roman, en 1851, est conseiller d’Etat. En 1860, il est ministre. Entre les deux, nous avons Son Excellence Eugène Rougon, écrit par Zola en 1876 et 6e volume des Rougon-Macquart. Après une sorte de parenthèse avec La Faute de l’abbé Mouret qui attaquait la religion, Emile Zola renoue ici avec un thème qui lui est cher : la politique. Pour l’aborder, il choisit Eugène, fils aîné de Pierre et Félicité qui se sont emparés de leur ville natale, Plassans, grâce à ses relations dans La Fortune des Rougon. Quittant la campagne pour la ville, Zola nous transporte en plein cœur de Paris, dans la haute bourgeoisie qui se presse autour du nouvel empereur, Napoléon III. Moins lu que les autres (il sera éclipsé par l’Assommoir, publié peu après), moins poétique, moins descriptif, ce roman ne raconte pas de drame, et l’histoire est ténue, Zola ayant voulu y peindre « des caractères et des faits. » Et, pour notre bonheur, nous sommes servis !

Eugène est décrit comme étant d’une ignorance crasse, les paupières lourdes, la démarche pesante. C’est le plus grand et fort des Rougon. Et pourtant il va faire preuve d’une rare intelligence politique, louvoyant sans cesse, se rendant indispensable, apparaissant comme un roc auprès de ses amis, qui ne se gênent pas pour lui soutirer toutes sortes de places : cordons, préfectures, il distribue les présents à chaque montée en grade. Et comme le dit un de ses « amis », de sa « bande », dès qu’il accède à un pouvoir grâce à eux, « Rougon contracte aujourd’hui une dette envers nous. Rougon ne s’appartient plus. »

Plus tard, l’empereur lui-même lui dira : « Vous avez trop d’amis monsieur Rougon. Tous ces gens vous font du tort. Ce serait vous rendre un service que de vous fâcher avec eux. » Car il a abusé de ce pouvoir. Pourtant, il ne se démonte pas et demande encore plus de faveurs pour sa bande. L’empereur lui répond alors :

« Vous êtes un patron héroïque. Vos amis doivent vous adorer.

– Non, sire, ils ne m’adorent pas, ils me soutiennent, dit Rougon avec sa rude franchise. »

Tout tient dans un rapport d’entraide mutuelle. Le manque de générosité serait bien la dernière chose que l’on pourrait reprocher à Eugène, tout comme le manque de reconnaissance serait la première chose à reprocher à sa bande, qui le lâche dès que le vent tourne …

Zola décrit impitoyablement ce monde politique où il n’est jamais question de mérite, mais toujours d’arrivisme, d’opportunisme, de népotisme et de toutes sortes d’abus auxquels ils semblent tous habitués. Mais on ne peut s’empêcher de remarquer que l’auteur, pour une fois, n’est pas trop dur avec ce Rougon là, ce dernier sait ce qu’il veut et on ne peut que le respecter pour ça : « Je n’étais rien, je serai maintenant ce qu’il me plaira. Je suis une force. » affirme-t-il.

Plus que tout, Rougon veut se débarrasser de toute trace de provincialisme. Il sent qu’il est marqué par Plassans, il ne peut d’ailleurs s’empêcher de ressentir de la tendresse envers des habitants de sa commune d’origine, et de la nostalgie. Il faudra pourtant, pour s’insérer dans le milieu bourgeois parisien, se fondre dans la masse : « Depuis longtemps, il avait l’envie d’un intérieur bourgeois, qui fut comme une preuve matérielle de sa probité. Cela achevait de le tirer de son passé suspect, de le classer parmi les honnêtes gens. »

Finalement, sa seule erreur sera de sous-estimer une femme terrible, dont les manigances m’ont effrayé : Clorinde. Italienne étrange, mi-aventurière, mi-dame, elle joue avec Eugène qui est intrigué par ses mystères, à tel point qu’il ne verra pas venir la trahison .. « Voyez-vous mon cher, je vous l’ai dit souvent, vous avez tort de mépriser les femmes. […] Dites-vous bien une chose : une femme vous roulera toujours quand elle voudra en prendre la peine. »

Par ce roman, Zola a voulu « étudier l’ambition dans un homme, l’amour du pouvoir pour le pouvoir lui-même ». Car Rougon n’est pas cupide, n’est même pas arriviste. Il est simplement dominateur, quitte à renier ce qu’il a pu dire quelques années plus tôt. Eugène se fait le porte-parole des ambitions de l’écrivain qui rêvait d’être ministre et s’intéressait beaucoup à la politique. Il est vrai que l’époque et son simulacre de cour impériale, à une époque moderne, s’y prêtait. Mais tout ce que dit Rougon ne peut être assimilé à une parole de Zola, ne serait-ce que pour les attaques de ce conservateur contre les romanciers, qui résonnent avec une ironie terrible, et qui me permettront de clore ce billet en vous faisant sourire :

« Les romanciers de nos jours ont adopté un style lubrique, une façon de dire les choses qui les font vivre devant vous. Ils appellent ça de l’art. C’est de l’inconvenance, voilà tout. » ou encore : « Le nombre de livres mauvais augmente tous les jours, continua t-il. C’est une marée montante contre laquelle on ne saurait trop protéger le pays. […] Jamais les sentiments coupables, les théories subversives, les monstruosités antisociales n’ont trouvé autant de chantres. […] Les romans sont surtout un aliment empoisonné servi aux curiosités malsaines de la foule. «  Tenez-vous le pour dit.

Lire ici l’avis de Lili, avec qui j’ai fait la course pour dévorer ce Zola !