Train de nuit pour Lisbonne avait été un coup de cœur l’année dernière. Léa n’en est pas très loin. « Pas très loin » car la thématique est dure et qu’il est difficile de ne pas se sentir mal à l’aise au cours de ces 200 pages de montée en puissance de la folie.

Tout débute par hasard : une rencontre entre deux hommes dans la belle région provençale française. Constatant qu’ils sont originaires de la même région, une complicité se crée entre eux. L’un commence à raconter son histoire et explique pourquoi il est ici; l’autre écoute, tout en établissant un parallèle avec sa propre histoire familiale. L’histoire de Martijn est celle de sa fille Léa, et de sa passion pour le violon. A 8 ans, alors qu’elle vient de perdre sa mère, Léa entend une femme jouer merveilleusement bien de cet instrument, dans la rue. A partir de là, apprendre à jouer va devenir une obsession : « Là, dans l’imperturbabilité de ce regard, s’annonçait déjà la fermeté inouïe, et finalement destructrice, de cette volonté qui devait se manifester de plus en plus clairement les années suivantes. »

L’intérêt du récit de Martijn et ce qui lui donne sa gravité, c’est qu’il raconte leur vie rétrospectivement, en sachant où cette passion a mené Léa, dont il révèle l’avenir à petites touches. Au départ le père est heureux que sa fille ait trouvé une manière de revivre, retrouvant ainsi la joie de vivre qui l’avait quitté à la mort de sa mère. Mais petit à petit, une certitude se met à poindre en lui : « Je savais que cela ne pouvait pas bien tourner, je l’ai toujours su. Le fanatisme. La froideur. Les propos étranges. »

Léa devient une virtuose du violon, donne des concerts. Et puis la faille. Une erreur. Une faille dans la confiance en soi. Le changement de professeur. L’amour. Et la brisure finale. Tout cela est annoncé dans le début du roman, mais j’ai senti mon cœur se serrer au fur et à mesure de ma lecture, ne serait-ce que parce que le point du père est atroce : il voit partir en lambeaux l’esprit de sa fille, et ne peut rien faire. Un récit par un scientifique pour qui les mots sont malaisés à utiliser et qui pourtant le fait merveilleusement bien grâce au talent de Pascal Mercier et à son style exigeant pour décrire ce naufrage d’amour filial.

Et puis Léa surtout, qui est le centre du récit sans être totalement présente, à cause de la distance qui s’est creusée entre son père et elle. Léa qui, complètement perdue, essayait absurdement d’échapper au temps et à tout ce qu’il fait des hommes, de s’échapper et de continuer à vivre là où cela faisait le moins mal. »  Une Léa qui n’a jamais trouvé sa place dans le monde et qui pense que la musique pourra le faire … Mais ce monde la rattrape. Ce personnage m’a exaspéré au départ, en partie parce qu’on ne sent pas sa passion pour le violon. Cependant, en y repensant, je trouve que c’est réellement le père qui est le héros de l’histoire, alors qu’il a projeté toute sa vie sur sa fille et qu’il est pourtant constamment seul.

Comme le dit Pascal Mercier dans sa note finale, cela peut malheureusement arriver à tout le monde :

« Ce livre traite d’une expérience difficile à avouer : même les êtres qui nous sont très proches peuvent nous devenir étrangers. Un événement inattendu, un changement imperceptible de la situation, une remarque surprenante : d’un seul coup, une personne avec laquelle nous partagions une grande intimité nous apparaît étrangère. Ou encore, quand nous nous surprenons en train de penser, de sentir, de faire des choses qui ne s’accordent pas avec l’image que nous avons de nous-mêmes. […] aucune relation humaine, aucune représentation des autres ni de nous-mêmes n’est jamais sûre, stable ou à l’abri de ce sentiment d’aliénation. »

La perte de l’homme, le point de basculement où l’esprit humain ne supporte plus la pression.

« La confiance en soi : pourquoi est-elle si capricieuse ? pourquoi reste t-elle aveugle en face des faits ? Une vie entière, nous nous sommes efforcés de la construire, de la protéger, de la consolider, sachant que c’est le plus précieux des biens, indispensable au bonheur. Ensuite, brusquement et dans un silence sournois, une trappe s’ouvre et nous tombons dans un abîme sans fond : tout ce qui était n’est plus qu’un mirage. »