La semaine dernière, alors que j’étais en plein rush de concours, j’ai eu la surprise de recevoir un email de l’attachée de presse de Sabine Wespieser dont il me semble inutile de vous reparler encore une fois. Pour en savoir plus, lisez mes articles ! 🙂

Cette dernière me proposait donc de rencontrer Claire Keegan, compte tenu de son passage à Paris pour quelques jours, et du fait que j’avais demandé à recevoir son dernier recueil de nouvelles, A travers les champs bleus. Ni une ni deux, j’ai accepté, et j’ai dévoré son dernier recueil. Après un tour à la bibliothèque, Les Trois Lumières y ait passé aussi. Restait son premier recueil publié chez Sabine Wespieser, L’Antarctique, dont je n’ai malheureusement pu découvrir que le début lors d’un séjour de dernière minute en bibliothèque. J’avais de toute façon assez de matière pour mener cette interview, gentiment et courageusement accompagnée par ma fidèle Lili Galipette !

Quelques mots d’abord sur Claire Keegan avant de retranscrire une partie de cette interview :

Claire Keegan est née en 1968 en Irlande. Elle a grandi dans une ferme du comté de Wicklow, qu’elle a quitté pour aller étudier à La Nouvelle-Orléans et au pays de Galles. Également diplômée de Trinity College à Dublin, elle vit à la campagne, dans le comté de Wexford. En France, après L’Antarctique, son premier recueil très remarqué paru en mai 2010, Les Trois Lumières (avril 2011) a remporté, en France comme dans les autres pays où il a été publié, un beau succès critique et public. Son deuxième recueil de nouvelles, À travers les champs bleus, est paru en octobre 2012, toujours chez Sabine Wespieser éditeur.

Du fait que Claire Keegan ne parlait qu’anglais, il n’a pas été évident pour moi de prendre des notes aussi rapidement que je l’aurais voulu. Heureusement que sa traductrice, Jacqueline Odin, était là pour nous aider à préciser notre pensée souvent … J’ai donc essayé de reconstituer l’interview, tout en la réorganisant un peu ! C’est un peu difficile de rendre l’ambiance, mais comme ses textes, Claire Keegan avait une manière de parler très sobre et efficace. J’espère que j’ai su la rendre … Écoutez-la …

Le métier d’écrivain

Comment et pourquoi avez-vous commencé à écrire ?

Vers 25 ans, alors que je venais de terminer mes études d’anglais et de sciences politiques, je me suis trouvée dans l’incapacité de trouver du travail. En attendant, j’ai lu, lu et lu. Et puis j’ai vu cette émission de TV que ma mère regardait, et qui organisait un concours d’écriture. J’ai décidé d’y participer, et depuis je n’ai plus arrêté.

Mais pourquoi n’écrire que des nouvelles ?

La forme courte des nouvelles est ce que j’admire le plus chez d’autres écrivains, en particulier Tchekhov.Je n’aime pas les excès. J’aime garder une intensité d’écriture et d’histoire, qu’il est souvent difficile de tenir sur 200 pages.

Pourquoi Tchekhov ?

Parce qu’il s’intéresse à toute sorte de gens, des plus modestes. Il ne prend pas parti, il n’explique rien aux lecteurs, il raconte et on peut parfois rater l’événement clé de l’œuvre. Quand je lis du Tchekhov, j’ai l’impression d’être plus intelligente, car il me fait réfléchir. Ses romans sont meilleurs que ses pièces de théâtre, car la plupart des choses se passent dans la tête des protagonistes …

Où aimez-vous écrire ? Où trouvez-vous l’inspiration ?

Je préfère écrire chez moi seulement. Mais lorsque je voyage, j’espère toujours trouver des lieux où les gens auront quelque chose à raconter.

Quelle est votre manière d’écrire ? Êtes-vous du genre à écrire d’un seul jet ?

Non ! Je rédige environ 30 brouillons avant de parvenir à une version finale … C’est très long d’enlever toute trace du travail, tous les échafaudages derrière l’écriture. Je ne veux laisser aucune trace pour laisser le lecteur imaginer ce qui lui plaît.

En effet, vos nouvelles sont courtes et souvent elliptiques, pourquoi ?

Comme je l’ai dit, j’aime laisser le lecteur travailler, il fait partie du processus d’écriture, c’est lui qui le termine. Je veux communiquer quelque chose, je n’écris pas pour moi-même.

Êtes-vous influencée par d’autres œuvres d’auteurs classiques ou contemporains ?

Globalement, non. Mais j’aime F. O’Connor, Borges, Joyce, John Mac Gahern.

L’important c’est de lire des nouvelles, qu’on les aime ou pas. Scruter le texte, ne rien laisser échapper. Lire est essentiel pour pouvoir écrire …

Comment en êtes-vous venue à être publiée par Sabine Wespieser en France ?

C’est un ami de Nuala O’Faolain qui a donné un de mes manuscrits à Sabine.

(Dans le même temps, la traductrice de Claire Keegan, Jacqueline Odin se proposait pour travailler avec elle. Elle a traduit les 3 recueils.)

Ses œuvres

Dans vos nouvelles, on retrouve des thèmes un peu similaires, comme la famille, la liberté. Qu’avez-vous voulu dire ?

Je n’aime pas les symboles. Je parle de la famille car j’aime en parler. En particulier les incompréhensions qui peuvent régner dans une famille. S’il n’y a pas de problème dans une histoire, il n’y a pas d’histoire (comme le dit Tolstoï dans Anna Karénine).

A la lecture de vos textes, j’ai eu souvent du mal à les replacer dans une époque ?

C’est normal ! Je préfère faire dérouler mes nouvelles dans une saison, plus que dans une époque en particulier. J’aime parler et écrire sur ce qui est intemporel, comme la saveur du lait, des œufs dans une ferme, de ce qui ne changera jamais. Plus que d’écrire sur ce qui est arrivé, je veux écrire sur les sentiments, sur ce qu’on a pu ressentir sur les événements.

Y-a-t-il des liens entre les nouvelles d’un même recueil ? Une signification ?

Non, elles ont seulement été écrites au même moment. Je peux en écrire souvent une ou deux en parallèle. Quand il y en a assez pour un recueil, je le publie.

Aurons-nous le plaisir de lire un nouveau recueil bientôt ?

Je vais sûrement terminer un manuscrit avant Noël, et je crois qu’il intéresse déjà Sabine Wespieser …

Questions diverses

A propos de la traduction, avez-vous été traduite dans plusieurs langues ?

Oui je crois avoir été traduite aujourd’hui dans une douzaine de pays. Je m’y suis rendu à chaque fois pour le lancement de mes œuvres, c’est toujours intéressant de rencontrer des lecteurs qui auront vu des choses très différentes dans mes nouvelles.

Jacqueline Odin, traductrice de Claire Keegan, comment voyez-vous votre travail avec Claire ?

C’est un plaisir pour moi de travailler avec elle. Au départ, je pose les bases seule puis souvent je me rends en Irlande pour qu’on travaille ensemble, que je sois sûre de ce que j’ai compris.

(et je confirme que c’est une très bonne traduction NDLR !:))

Que pensez-vous de la littérature irlandaise aujourd’hui (et de la littérature en général) ?

En Irlande, il y a une belle et grande tradition littéraire. De grands auteurs, mais ils sont tous morts.

Mais cette tradition littéraire fait que les auteurs sont aidés en Irlande. J’ai reçu plusieurs bourses pour écrire, ce qui est bien car je ne suis pas un auteur très prolifique, j’ai besoin de temps pour écrire.

Aujourd’hui, il y a trop de livres qui sont publiés, on ne s’y retrouve plus … Et le fait d’être publié ne m’impressionne pas, j’attends de le lire pour juger un auteur …

Comment occupez-vous votre temps en dehors de l’écriture ?

Et bien, j’organise beaucoup d’ateliers d’écriture, je donne des lectures, je participe à des festivals, à des master-class, je voyage. Je ne m’ennuie pas !

Je remercie Sabine Wespieser, son attachée de presse, et Jacqueline Odin pour la gentillesse de leur accueil et l’opportunité offerte par cette interview. Et bien sûr Claire Keegan pour sa patience face à nos questions parfois hésitantes, et ses conseils sur l’écriture ! Ce fut une expérience incroyable.