Éducation européenne est le premier roman publié sous le nom de Romain Gary. Écrit en 1943 alors que celui-ci combat comme aviateur dans le groupe Lorraine, ce n’est pourtant pas un énième roman sur la résistance. Ce n’est pas la simple histoire d’une poignée de fous au fin fond d’une forêt polonaise glaciale. Éducation européenne est une magnifique ode à la liberté, à la force du conte, à l’amitié. Comme le dit l’étudiant Dobranski, le poète du groupe:

« Éducation européenne, pour lui, ce sont les bombes, les massacres, les otages fusillés, les hommes obligés de vivre dans des trous, comme des bêtes … Mais moi, je relève le défi. On peut me dire tant qu’on voudra que la liberté, l’honneur d’être un homme, tout ça, enfin, c’est seulement un conte de nourrice, un conte de fées pour lequel on se fait tuer. La vérité c’est qu’il y a des moments dans l’histoire, des moments comme celui que nous vivons, où tout ce qui empêche l’homme de désespérer, tout ce qui lui permet de croire et de continuer à vivre, a besoin d’une cachette, d’un refuge. Ce refuge, parfois, c’est seulement une chanson, un poème, un livre. Je voudrais que mon livre soit un de ces refuges, qu’en l’ouvrant, après la guerre, quand tout sera fini, les hommes retrouvent leur bien intact, qu’ils sachent qu’on a pu nous forcer à vivre comme des bêtes, mais qu’on n’a pas pu nous forcer à désespérer. »

Les seuls moments de liberté de ces pauvres gars, ce sont en effet les rares moments où ils peuvent se raconter des histoires, et rêver. Les contes parsèment ce roman, qui traitent de la guerre mais en sublimant la lutte quotidienne, pour mieux supporter le reste. C’est dans cette optique également qu’ils ont inventé un chef légendaire, pour qui ils mourraient tous sans hésitation, alors qu’il n’est que le symbole d’une idée : « Pour nous redonner du courage et pour désorienter l’ennemi, nous avons inventé le partisan Nadejda – un chef immortel, invincible, qu’une main ennemie ne pouvait saisir et que rien ne pouvait arrêter. »

L’éducation européenne, c’est aussi celle du jeune Janek, forcé de fuir et de se réfugier dans la forêt à quatorze ans, seul au monde : « Il sentait qu’il ne lui restait vraiment que peu de chose à apprendre, et que, malgré son jeune âge, il était un homme instruit. […] Et le pouls de la liberté, ce battement souterrain et secret qui montait, de plus en plus fort, de tous les coins de l’Europe et dont les échos parvenaient jusque dans cette forêt perdue, le faisaient rêver d’exploits héroïques. » C’est ce jeune homme qui représente l’espoir, à la fois par son amour pour la jeune Zosia, forcée de se prostituer afin de soutirer des informations aux Allemands – et par son attirance, son émotion lorsqu’il écoute de la musique. Une faiblesse qui permet de garder la foi envers la beauté humaine.

Dans ce roman, j’ai trouvé un souffle épique propre aux récits de guerre, et qui ne se trouve dans aucun autre des romans de Romain Gary. En un sens, c’est aussi en se racontant des histoires – cette histoire – que Gary a pu tenir durant la guerre. Conserver un idéalisme salvateur, garder l’espérance, est alors tout ce qui compte.

Cette histoire n’est en effet pas celle des jeunes Polonais mais celle des résistants de tous les pays, celle des horreurs vécues sur toutes les terres de guerre. Un roman essentiel, grâce à la plume superbe et sensible de Romain Gary.

« Abandon de poste devant l’ennemi ! essaie de la morigéner le bon soldat Schatz. C’est très grave ce que vous faites là, vie … Mais la vie continue son implacable désertion. »

Pour en savoir plus sur Romain Gary, n’hésitez pas à vous rendre sur le blog de Delphine : http://romaingaryetmoi.wordpress.com/ ! C’est elle qui me l’a fait découvrir … et je ne m’en lasse pas !