Lu pour le petit club de lecture que nous organisons mensuellement avec George et Lili Galipette, je remercie plus particulièrement cette dernière de nous l’avoir proposé car je ne l’aurais jamais lu de moi-même (au-delà du fait que je ne connaissais pas son existence le mois dernier !). C’est l’occasion de réitérer mon enthousiasme pour ce genre de club et de lectures partagées, toujours riches d’échanges et de découvertes ..  Oui la lecture peut être un plaisir collectif !

Bref, j’en reviens à ce cher Branwell, frère des célèbres sœurs Brontë, enfant chéri de son père (plus stimulé, plus instruit que ses sœurs), à l’intelligence vive et à l’imagination prolifique. Toutes les portes lui semblaient ouvertes. Mais quand il meurt à 31 ans, on l’a oublié. C’est cet oubli que Daphné du Maurier a voulu combler en complétant, d’une manière romanesque, la biographie des sœurs Brontë écrite cent ans plus tôt par Elizabeth Gaskell. Histoire de rendre hommage à cet homme qui fut en partie à l’origine des vocations littéraires de ses sœurs.

En effet, dès leur enfance, les quatre Brontë sont très liés, surtout après la mort de leurs deux sœurs aînées, dans un pensionnat glacial. Ils se serrent les coudes, Branwell avec Charlotte, Emily avec la petite Anne. Ils inventent un monde infernal, totalement imaginaire mais extraordinairement bien construit, avec un pays inventé, des aventures, des personnages hauts en couleur. Des personnages que l’on retrouvera dans les romans de Charlotte et d’Emily … « et de quelles couleurs plus vives que les siennes il peignait les scènes de son monde infernal ! »

Mais le risque pour ces enfants étaient d’arriver à passer de la fiction à la réalité. Et quand Branwell approche de sa vingtième année, le choc est rude : il n’a écrit que des poèmes rejetés par les journaux, il a été refusé à l’Académie Royale des arts, il est incapable de finir ses textes. Non encadré (à la santé fragile, son père n’a jamais voulu l’envoyer au collège), il ne se prend pas en main.  C’est un échec, qu’il va noyer dans l’alcool et le laudanum. « Frustration à l’idée qu’à vingt ans il était incapable de gagner sa vie; que cette éducation reçue à la maison, et dont son père se montrait si fier, ne l’avait préparé à rien. »

Ses rêves, il continue à les verser dans son grand roman épique, à travers le personnage d’Alexander Percy qui est tout ce qu’il a toujours voulu être … « Percy, son mauvais génie, l’habitait maintenant tout entier, lui enlevant tout empire sur lui-même, ne laissant plus que l’enveloppe d’un Branwell vidé de tout jugement et moralement épuisé. » Il a besoin d’une vie active mais sans argent, il est condamné à déperir au presbytère familial.

La figure du père est importante tout au long du texte : « Branwell, enfant, était l’orgueil et l’espoir de son père et de ses sœurs, mais lorsqu’il fut adulte, il n’en fut plus de même. » Et plus loin : « il avait déçu un père qui l’adorait; déçu une sœur qui avait la plus chère compagne de son enfance: c’était leurs reproches muets, leurs soupirs étouffés qui faisaient le plus souffrir sa conscience. ». Il est déjà dur de ne pas être à la hauteur de ses propres ambitions, mais décevoir son entourage est encore pire pour un être aussi sensible que Branwell …

Et le coup final qui est porté avec le succès de ses sœurs et surtout de Charlotte, dont il était la plus proche, qui devient mondialement connue. En 1845, quand leurs premières publications paraissent, on assiste aux sont derniers éclats du talent de Branwell. Le manque d’argent, la dépression, les crises d’angoisse, l’épilepsie achèveront le travail de destruction de cet homme fragile. Le monde lui a refusé une place qu’il n’a pas eu la force de prendre. « Le laudanum (avec ses 10% d’opium) représentait une libération. »

C’est donc une entreprise très intéressante à laquelle s’est attaquée Daphné du Maurier, nous fournissant ainsi un document essentiel sur cette figure méconnue, richement illustrée par des poèmes et textes de Branwell lui-même ou de ses sœurs.

Je n’ai pu m’empêcher de faire le parallèle avec le film que je suis allée voir il y a quelque temps, Les Sœurs Brontë, qui date de 1979, avec Isabelle Huppert, Isabelle Adjani et Marie-France Pisier. André Techiné, le réalisateur, nous a offert une très belle illustration de cet ouvrage justement, par l’histoire des Brontë dans laquelle Branwell apparaît régulièrement … Je ne peux que vous le conseiller !

Pour ma part, je serais curieuse maintenant de lire la biographie d’Elizabeth Gaskell, histoire d’aller jusqu’au bout, un auteur que j’avais déjà pu apprécier dans Nord et Sud.