Ce vieux Livre de Poche regroupait deux pièces de théâtre d’Arthur Miller. Après avoir été déçue par un de ses romans, adapté au cinéma, Les Misfits, j’ai donc décidé de m’attaquer à son théâtre. Et ce fut une belle découverte.

Les Sorcières de Salem (The Crucible – 1952)

J’avais déjà lu plusieurs ouvrages sur les événements de Salem, qui se sont déroulés au cœur des Etats-Unis coloniaux, en 1692. Qualifiés de « vent de folie qui passe sur le pays. » , ou encore d' »abominable comédie », ces événements ont conduit à la pendaison pour sorcellerie de vingt-cinq personnes et à l’emprisonnement de plusieurs autres. Dans les faits, ils ont pris place dans plusieurs villages. Ici Miller les situe uniquement à Salem même (aujourd’hui Danvers), qu’il oppose à un village proche qui résistera à la tentation d’accusation de sorcellerie.

La forme théâtrale était parfaite pour traiter un tel sujet car tout y est question de langage, d’accusations et de contre-accusations, dont les personnages clés sont Abigail, la principale accusatrice qui manipule les autres jeunes filles; et le solide Proctor qui se refuse dès le début à croire à leur envoûtement.

Au cours ces affrontements, au-delà du puritanisme ambiant, ce sont en réalité toutes les tensions du village qui ressurgissent : un tel est enfermé sur dénonciation de son voisin qui convoite son champ; l’autre est pendu car une femme voulait avoir son amant pour elle seule, etc. « Car nous sommes ce que nous avons toujours été, sauf qu’à présent, nous voilà nus. »

Les événements de Salem sont une crise de folie d’une communauté toute entière, un grand délire. Et pourtant, ça ne vous rappelle rien ? La Seconde Guerre mondiale et la dénonciation des Juifs, des résistants ? Des milliers de morts sur un simple soupçon ? une folie européenne meurtrière ?

Cette crise est tout simplement un épisode de plus de la folie des hommes et de leur manipulation collective. Et qui ressurgit à toutes les époques, malgré les avertissements, malgré les leçons. A ce sujet, voir mon article sur La Vague de Todd Strasser … Empruntant des formes différentes, le fond reste pourtant toujours le même : l’instant de domination, de destruction, d’intolérance, de manipulation .. Plus concrètement, Miller a voulu en faire ici une allégorie du maccarthysme.

« Il est difficile de croire qu’une femme si pieuse soit devenue secrètement la servante du Démon après 70 ans de charités et de prières. »  Réponse : « Je sais, mais le Diable est subtil ! »

Sic …

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Vu du pont (A view from the bridge – 1958)

La deuxième pièce de théâtre du recueil est un peu différente. Retour aux Etats-Unis de l’immigration.

Dans la zone portuaire de Brooklyn, Eddie Carbone, un docker d’origine italienne, vit avec son épouse Béatrice et leur jeune nièce Catherine, recueillie par le couple après qu’elle soit devenue orpheline. Deux cousins de Béatrice, Marco et Rodolpho, fuyant la misère de leur région de l’Italie, arrivent illégalement aux États-Unis et trouvent refuge chez Eddie. Catherine ne tarde pas à s’éprendre de Rodolpho, envers qui Eddie éprouve pourtant une profonde méfiance. Le docker tente donc de dissuader sa nièce de fréquenter Rodolpho, mais ses efforts restent vains et bientôt les deux amants annoncent qu’ils ont l’intention de se marier. Eddie prend alors une décision qui aura de funestes conséquences.

Cette pièce, assez courte, est pourtant d’une grande intensité. Elle est marquée par une opposition de points de vue entre tous les personnages, alors que tout le monde veut le bien de la jeune Catherine. C’est toute l’habileté de Miller, grâce au théâtre, de nous introduire dans un huis-clos familial avec des pics de tension, des oppositions, sur fond d’insécurité pour les travailleurs clandestins.

Les objectifs s’opposent aussi : Marco veut gagner de l’argent, Rodolpho veut être américain, Catherine veut trouver son prince charmant. Tout pourrait être faisable sans l’opposition d’Eddie qui sent le malheur arriver, un peu comme le docteur dans Washington Square.

Eddie, qui porte un regard profondément pessimiste sur le monde, (« Que la plupart des gens, c’est pas des gens. Qu’il suffit de les regarder vivre autour de soi pour être fixé. »), s’oppose ainsi plus particulièrement au jeune et brillant Rodolpho dont la vie ne fait que commencer. Un Eddie très sympathique qui va passer par les affres de la souffrance alors qu’il veut simplement le bonheur de sa nièce (« Il est plein d’attentions pour ton passeport, c’est tout. »)

Bref, une pièce plus complexe qu’il n’y parait et qui mériterait d’être davantage connue ..

« Vous les hommes, quand vous faites une chose qui n’est pas bien, vous arrivez pas à vous pardonner.

Il s’agit pas que je me pardonne. Il s’agit de savoir si je peux vivre ou si je peux pas vivre. »