Lira bien qui lira le dernier est un petit texte qui sort de l’ordinaire – comme c’est souvent le cas lorsque c’est signé Hubert Nyssen. S’adressant à une lectrice imaginaire qui s’inquiète de l’avenir de la lecture, l’éditeur lui répond par une longue lettre (libertine) voulant apaiser ses inquiétudes. Avec humour, et un brin d’énervement parfois face au chaos du monde, Nyssen décortique les sentences quotidiennes annonçant la mort du livre.

« Pourquoi renonceriez-vous à l’émotion de l’inattendu, à la surprise de la découverte ? Vous avez encore accès aux livres, profitez-en ! La lecture est une passion, et que vaudrait une passion sans mystères ? Lira bien qui lira le dernier. »

Tel un vent de panique, l’apostrophe « c’est la crise », « où va le livre », ressurgit régulièrement. Or Nyssen s’interroge : le livre n’a t-il pas toujours été en crise ? Autodafés, démolitions, interdiction, les livres – et souvent les bibliothèques qui les hébergeaient – ont été la cible des autorités ou de révolutionnaires durant toute l’histoire de l’humanité.

Mais l’éditeur souligne habilement qu’ici, c’est le support papier qui est en crise, pas le texte lui-même, pas la lecture … Deux interrogations, deux angoisses distinctes, à distinguer à tout prix.

En ce qui concerne le support, il souligne que les gros lecteurs aiment toujours autant entasser les livres, aiment leur présence, leur présence physique.

En ce qui concerne le texte, il souligne que l’écriture se modifie à mesure que le livre évolue et que son lectorat se transfigure. C’est là une réflexion intéressante car c’est un mouvement à double sens : l’écrivain s’adapte à son public, son public s’adapte à l’écrivain qui s’adapte à son public. De là à envisager l’éventualité que la bonne littérature se perd à cause d’un mauvais public, il n’y a qu’un pas. Que je ne franchirai pas ici.

Pourtant, la rage d’écrire existe toujours « Rage d’écrire par rage d’exister, un besoin de donner de la voix dans le tumulte où l’on pourrait n’être pas entendu. »

Il réaffirme également « l’exception culturelle » qu’est le livre : « La question n’est pas d’avoir le meilleur produit au meilleur prix ni de subordonner par principe la sauvegarde d’une œuvre à celle de la trésorerie, mais d’empêcher la création littéraire d’être laminée ou remplacée ou ensevelie par des livres complaisants et services, dans les lieux mêmes où elle était jusque-là présente. » Attention aux éditeurs qui verraient le livre comme un produit marchant comme les autres …

Avec raison, il remarque que de tout temps, la portion des lecteurs a été faible. Il faut avoir été « éduqué » pour savoir lire, non pas être allé à l’école mais avoir été habitué à se concentrer, se délecter des mots, se laisser porter par une histoire. Ce que les enfants d’aujourd’hui se savent pas toujours faire … Ceux qui déplorent que les gens ne lisent pas assez aujourd’hui sont trop souvent des négociants pour qui la qualité littéraire compte moins que celle d’un « lectorat considéré comme un marché qu’il importe d’affourcher et d’exploiter ».

En creux du discours de Nyssen, se dessine donc la figure du « vrai » lecteur, qui choisit ses lectures selon ses goûts, sans pression, ne se dépêche pas de les lire, n’est pas « asservi », donc heureux.

Épinglant les épiciers éditoriaux, dénonçant les prix littéraires, vilipendant les pseudo-écrivains pris d’angoisse s’ils ne publient pas un livre tous les deux, Nyssen n’a pas la langue dans sa poche, et c’est un plaisir de lire enfin quelqu’un qui a vécu pour ses idées et ne le cache pas.

Sa conclusion est pourtant tatillonne – mais la seule vraie position à avoir – à savoir qu’avec de tels bouleversements à la fois du support, du texte, de l’écrivain, du lecteur, de l’éditeur : qui peut prévoir l’avenir du livre ?

Avec en prime une belle écriture, et des anecdotes sur son métier d’éditeur, ce texte est un petit bijou !

Pour finir, une phrase qui répond à la question récurrente qui revient sur ce blog ou dans la vie réelle : comment trouves-tu le temps de lire autant ?

« Le temps, ça se prend ou ça se perd ! Si vous voulez en disposer, vous ne pouvez que l’attraper, le choper, le ravir. C’est un choix à faire dans les priorités que vous vous donnez. » La lecture n’est pas une activité quand on a « rien d’autre à faire » …

D’ailleurs, la fin de cet article décousu approchant, je m’en vais lire …

« La littérature est un luxe; la fiction, une nécessité. » (G.K. Chesterton)

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