moralopolis

 

Moralopolis c’est le nouveau nom de la capitale française. Une ville qui est le symbole du bouleversement total qu’a connu la France en ce milieu du XXIe siècle. Car c’est un pays où tous les rapports de force sont inversés et où les femmes ont pris le pouvoir ! Mairesses, députées et présidente contrôlent tout.

Mais surtout, ce sont les rapports sociaux qui ont été radicalement changés : la femme est considérée comme une victime des désirs masculins. Ceux-ci ont toujours tort car ils sont soupçonnés en permanence d’être contrôlés par leurs hormones. Au moindre flirt non désiré par la femme, au moindre geste pouvant être qualifié harcèlement, c’est la prison, le stage de redressement voire la castration chimique.

Deux points sont développés ici :

1) Il s’agit de contrôler les pulsions dangereuses des hommes.
2) Ce contrôle est vu comme une vengeance pour les siècles de domination masculine : « leur existence est niée, leur souffrance jugée de moindre importance »

Tout selon sur fonds d’eugénisme puisqu’il est possible (comme dans Gattaca) de dresser des profils génétiques des bébés avant leur naissance. A la moindre trace de gènes dangereux, le médecin pousse insidieusement à l’avortement, appuyant sur la responsabilité du couple de produire un individu censément capable de nuire à la société. Sans parler que ledit couple, s’il prend cette responsabilité, ne recevra aucune aide de l’État pour l’élever : « un eugénisme non pas étatique puisque la loi ne l’impose pas, mais démocratique : on fait appel au bon sens et à la solidarité nationale. »

Dans ces gènes, le plus horrible est celui du gêne du viol (laissez-moi rire). Bien sûr ils prennent en compte que ce gêne ne peut jamais être activé mais le fait qu’il existe fait peur et conduit à l’enfermement du porteur. Or, en 2050, la vie de Franck Doutandre (tous les noms sont ironiques) bascule. Élevé par des parents traditionalistes qui n’ont pas voulu dresser son profil génétique, il vit heureux avec la femme qui l’aime et qu’il aime. Jusqu’au jour où, pour montrer leur confiance mutuelle, ils font des tests pour établir leur profil. Et Franck est porteur du gène du viol. Dans cette société hyper surveillée, extrêmement frileuse, c’est pratiquement un arrêt de mort sociale. Abandonné, embarqué en cure, Franck va petit à petit basculer et décider de devenir ce que la société attend de lui … le cauchemar commence …

Ce roman est extrêmement dérangeant, comme vous pouvez l’imaginer. Cette dystopie va au fond des choses en étudiant une des pistes que pourrait emprunter notre société pour qui le viol est la pire chose qui puisse arriver à une femme. Une société où les féministes ne peuvent être dénigrées car ce serait la preuve de la domination masculine. Finalement, j’ai pris conscience que notre société portait les germes de cette dystopie. Évidemment cela ne veut pas dire qu’elle évoluera ainsi – j’espère pas ! mais qu’il faut faire attention car à force de revendiquer des droits, tout peut s’inverser : « c’est assez hallucinant qu’après avoir renversé une dictature, on ne parvienne pas à faire mieux qu’en instaurer une autre, tout aussi étouffante et irrespectueuse que la précédente, mais dont les victimes et les bourreaux ont échangé leurs places. »

J’ai apprécié la façon dont une femme ait pu faire créer et faire évoluer un homme dans une société comme celle-ci. Des deux côtés, la rébellion sociale gronde – les femmes en ont assez que les hommes soient doux et attentionnés, leur demande leur consentement sur tout – , les hommes ne supportent plus cet asservissement; et au centre, le personnage de Franck est neutre : il observe puis décide de prendre la société à contre-courant … Cette finesse d’analyse m’a épaté, je l’avoue, ainsi que la complexité des sentiments de chacun, dès qu’il est un peu intelligent pour réfléchir par lui-même … Car la guerre ne doit pas se mener sur le terrain du genre, qui mènerait à un nouvel inversement des valeurs, mais « sur le terrain des idées, et mobiliser des individus de toutes conditions sociales et de tous genres ! l’ennemi c’est la bêtise, et elle n’a pas de sexe ! »

Cette dystopie sociale a donc le grand mérite de proposer une société cohérente et plausible. Une société effrayante par ailleurs. Elle aurait pu être meilleure avec un style plus soutenu, même si la narration est faite comme le journal de Franck et ce qui du coup admet des écarts de langage. J’ai été choquée par certaines descriptions, mais finalement l’auteur ne va pas trop loin, préférant évoquer que décrire directement. Mais j’ai refermé ce livre avec un malaise grandissant, quoique un peu apaisée par la fin rocambolesque et plus « normal ».

C’est donc un roman totalement inclassable, le genre de texte qui n’aura jamais un succès commercial, publié de plus par une maison d’édition peu connue, Tabou; mais qui pourtant mériterait d’être lu, et d’engager des discussions …