Deux romans de Michèle Lesbre sont à paraître aux éditions Sabine Wespieser le 7 février, coup sur coup. Deux romans que j’ai découvert à peu de temps d’intervalle, deux belles expériences de lecture. Michèle Lesbre a le don des textes courts, inspirés d’une expérience personnelle.

Ici, dans le premier, elle fait référence à sa rencontre avec Victor Dojlida lui-même, à sa sortie de prison. Dans le second, le sujet même est l’écho d’une scène douloureuse qu’elle avoue avoir vécu : un homme qui se suicide devant elle, en sautant sous le métro.

Avec subtilité et sensibilité, Michèle Lesbre nous livre deux parcours de vie très différents, mais qui pourtant se rejoignent dans la révolte, le changement et le refus d’une vie ordinaire.

dojlida

 

Ce texte se présente comme un monologue à destination de Victor Dojlida, 64 ans, dont 40 ans derrière les barreaux. Loin d’être une biographie, Michèle Lesbre dévoile peu à peu ce qu’elle sait de ce Juif polonais, revenu de déportation puis condamné pour 2 braquages. Rencontré en 1989, elle a gardé contact avec lui jusqu’à sa disparition en 1997. Un homme fascinant, qui n’a jamais courbé la tête, qui n’a jamais oublié et qui n’a pas supporté de retrouver des collabos dans l’administration française, réintégrés après la guerre . . . «De tes voyages dans la nuit et le brouillard, tu reviendras meurtri et rempli d’une immense colère ».

On sent une certaine fascination, voire une admiration pour cet homme qui a donné sa vie pour ses idées, et l’a payé très cher. « Plus je te connaissais, plus ta vie me devenait familière, plus je mesurais à quel point elle illustrait ce pathétique anonymat des vies dites ordinaires et qui font le terreau des héros symboliques, de ceux dont les noms chargés de gloire émaillent notre histoire. Une vie dans l’hombre de ces figures emblématiques de la Résistance, du courage et de la détermination, une vie comme des milliers d’autres, inconnues, oubliées. Des héros très discrets. Des vies disparues. »

En bref, un roman atypique, réédité par Sabine Wespieser car devenu introuvable depuis sa première publication en 2001 aux éditions Noesis.

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écoute la pluie

« Puis le ronflement sourd de la rame qui s’approchait à grande vitesse a provoqué un frémissement parmi les rares voyageurs. Le vieil homme s’est tourné vers moi avec toujours ce sourire limpide, j’ai cru qu’il allait me demander quelque chose, mais il a sauté sur les rails comme un enfant qui enjambe un buisson, avec la même légèreté. »

Le temps d’un éclair, d’un sourire, d’un saut. Et la vie d’une femme qui se trouvait là par hasard, est changée à jamais. Car la violence qui est contenue dans ce geste d’autodestruction va bouleverser tout ce en quoi elle a cru. Elle imagine son amant, qu’elle s’apprêtait à rejoindre, l’attendre. Mais elle est comme étrangère à cette vie d’avant, qu’elle remet entièrement en question. « Ce fou rire incongru n’était sans doute que l’effet de ma sidération devant la béance qu’avait ouverte l’homme du métro. […] Je tentais de trouver une passerelle entre lui et toi. […] J’ai pensé, sans doute à cause de cette image obsédante de sa chute, que nous étions nous aussi au bord d’un quai et en danger. »