gingembre

Chaudement conseillé par George (c’est le bouquin qu’elle défend à chaque fois qu’elle évoque un coup de cœur – on a tous un livre comme ça …), je l’avais depuis un moment dans ma bibliothèque. Enfin attaqué cette semaine, je n’ai pas vraiment eu besoin de me forcer pour y entrer et le terminer avec plaisir …

Comment ne pas s’attacher à Mary Mackenzie, jeune Écossaise de vingt ans que l’on découvre sur un bateau menant à la Chine, où l’attend son mari ? Comment ne pas entrer directement dans son cœur, dans ses pensées, alors que son journal intime et ses lettres nous sont retranscrites dans toute leur beauté ? Comment ne pas sentir son émerveillement lorsqu’elle découvre l’Extrême Orient et ses modes de vie si particuliers ? Comment ne pas subir ses douleurs, ses désillusions, ses échecs ?

Car ce n’est qu’une enfant lorsqu’elle arrive en Chine. Si petit à petit, nous la voyons mûrir, et même se rebeller contre l’ordre établi en ce début du XXe siècle – en particulier en faisant valser son corset, elle apparaît comme une jeune fille sans défense, élevée à l’écart du monde, dans un monde qu’elle ne connaît pas et qui ne l’a pas préparé à cette vie. Arriver dans un pays étranger à cette époque n’est pas une expérience ordinaire, surtout en Chine en 1903, juste après la révolte des Boxers qui visait en particulier les étrangers.

C’est donc à travers les yeux de Mary que nous découvrons ce pays, et très vite nous sentons le gouffre qui se creuse avec sa mère, restée en Écosse et terriblement conservatrice – et même avec le quartier des légations où elle vit. « J’essayais l’autre jour de décrire à maman un coucher de soleil tropical et j’ai écrit que l’on aurait dit que le Ciel avait renversé toutes les couleurs dont Il disposait, mais j’ai bien entendu déchiré ma feuille, car elle aurait trouvé ma pensée sacrilège. Voyager semble faire plus que de mettre une simple distance entre votre famille et vous, et augmente le nombre de choses dont vous ne pouvez leur parler, de peur de les choquer, alors que vous les avez vues et y avez réfléchi. »

Jeune fille intelligente, réfléchie, elle va subir le poids de son époque, jusqu’à l’écart final, la faute ultime qui verra sa vie basculer, lui vaudra de perdre son mari et sa fille, et de se retrouver exilée encore plus en Orient, au cœur du encore plus mystérieux Japon. « Pourquoi faut-il que nos prenions des décisions aussi graves pour notre vie entière quand nous sommes trop jeunes pour savoir ce que nous faisons ? Les grandes fautes vous pèsent sur la nuque et on doit les supporter pour toujours. »

Tout au long de ce journal, qui dure de 1903 à 1941 (Pearl Harbour), nous voyons Mary évoluer, mais également le Japon tout entier, qui entre petit à petit dans l’industrialisation et qui bientôt n’aura plus besoin des Occidentaux pour vivre … On sent à chaque page la fascination de cette culture sur Mary, qui finit pas l’adopter presque totalement, même si elle fréquente surtout les autres étrangers exilés. Ce sont ses descriptions du pays qui donnent toute la force de ce roman.

Mais Une odeur de gingembre c’est aussi et surtout le récit d’une vie qui va d’échecs en échecs, et d’une femme formidable qui supporte les pires malheurs, tout en continuant d’avancer. J’ai pu lire que certains l’avaient trouvé trop molle, pas assez combative. Cependant il faut replacer le texte dans son contexte : le Japon était encore plus traditionaliste que l’Écosse du début du XXe siècle. Les sentiments doivent être retenus, pas partagés, et les douleurs doivent rester secrètes. L’écriture, et la lecture, est ce qui a sauvé Mary du désespoir, en particulier en ce qui concerne ses enfants. Elle est résignée – certes – mais comment aller contre une société si figée, si conventionnelle ? Elle est pourtant très courageuse, ne serait-ce que pour être restée 40 ans dans un pays où les étrangers n’étaient pas acceptés voire rejetés. 40 ans de solitude qui ne sont pas effacés par les quelques aventures ou les quelques amis qu’elle peut avoir. Finalement elle est à la fin de sa vie, beaucoup plus proche de la culture japonaise, tout en retenue, sans pathos, que de sa culture d’origine. Ce chemin, même s’il fut douloureux, est la véritable évolution de Mary, qui lui a permis de supporter tout le reste …

Un très beau texte, une belle histoire, une femme ordinaire et extraordinaire à la fois … à lire …

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