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Gary Montaigu a fait l’erreur de sa vie quand il a accepté d’écrire son nouveau roman sous forme de téléréalité. Écrivain à succès, il s’imagine que d’étaler le processus de création face au public lui permettra de défendre la cause de la littérature. « L’essentiel c’est que la littérature retrouve un peu de vitalité, qu’elle se montre vraiment sur la place publique, dit Gary avec de l’espoir dans la voix. » Malheureusement, ça ne va pas tout à fait se passer comme prévu … Lorsqu’il veut tout arrêter, stopper ces caméras qui s’immiscent chez lui 24h/24, il est déjà trop tard. Et il est seul face au reste du monde qui ne comprend pas qu’il refuse les revenus extraordinaires que la chaîne de télévision est prête à payer … « Tout le monde veut accéder à l’immortalité. »

Plus largement, le roman offre une très belle illustration de ce que les médias peuvent faire de la littérature. La personne qui le représente le plus ces dérives est la femme même de Gary, bassement opportuniste, qui ne pense qu’à la gloire que peut amener une telle série télévisée. Pour cela, elle pousse son mari au-delà de ce qui est supportable, relisant ses textes, les réduisant, les amputant sans vergogne quand cela devient trop compliqué pour elle.

« Il s’interroge trop. Elle s’arrête pour y penser. […] les mots s’agrippent à son cerveau, elle a beau secouer la tête, ils s’agrippent et elle n’arrive plus à s’en débarrasser des pensées et des questions affluent malgré elle. Elle trouve insupportable cette intrusion qu’elle ne contrôle pas et qui ne correspond pas à ce qu’elle désire. Un roman qui s’impose de cette manière ne marchera jamais. Un livre doit être rapide, il ne faut surtout pas s’arrêter pour réfléchir ou revenir en arrière, il faut foncer droit devant, il faut le lire vite pour être sûr de ne pas perdre le fil. Un livre doit être consommé avec impatience. »

C’est l’apologie de la vitesse, d’un monde de médias où l’on ne prend plus le temps de rien, où on a plus besoin de mots, puisque l’image suffit à montrer ce qui est important. Un monde où l’on s’intéresse plus aux histoires qu’à la maîtrise de la langue, ce qui explique le succès de certains best-sellers, basés sur une histoire plus ou moins brillante, mais qui massacrent la langue française, ou la rendent moyenne, approximative.

Gary est donc littéralement broyé par cette société des médias, où l’on doit dire oui à tout, ne pas montrer de franche opposition car elle ne serait pas comprise : comment pourrait-il refuser l’argent, la vie, tout ce dont tout le monde rêve ? Comment peut-il refuser une vie plus facile pour sa femme, l’avantage de ne plus s’inquiéter de l’équilibre de ses comptes ? C’est incompréhensible pour le milieu dans lequel évolue Gary depuis qu’il est un écrivain à succès, d’abord encensé par les critiques et puis porté par le grand public.

« L’homme ordinaire était le nouveau héros, le type même de la téléréalité. C’était lui maintenant qui définissait la norme de ce qui était bien ou mal. Obéissant, il disait toujours oui, il était l’homme positif, celui qui pouvait être sympa tout en était lâche. L’acceptation était hissée au rang de l’héroïsme. Dire non poussait au débat, dire non condamnait à la marge, dire non excluait de la norme, dire non était négatif. »

Le principe de la téléréalité est pointé ici comme le déclencheur de dérapages. Et à la TV plus qu’ailleurs, il n’est pas de bon ton de ne pas aimer :

« Le roman doit être annoncé comme un roman participatif. Les téléspectateurs voteront comme sur les réseaux sociaux, « j’aime je partage ». Et ceux qui n’aiment pas ? Il n’y a pas de boutons pour eux ? On ne veut pas savoir. On aime ou on se tait. »

Et en réalité, on comprend que les gens ne s’intéressent pas vraiment au roman, ils se concentrent rapidement sur les relations entre Gary et sa femme, demandant même l’introduction d’une autre femme pour mettre un peu de piment dans la série … Et l’écrivain se rend compte qu’il est en train de vendre sa morale, ses valeurs et son âme …

« Pourtant il trouvait toujours l’idée d’une téléréalité intéressante. Il parlait de livres, de romans, il rendait accessible la capacité des écrivains à transformer leur vision du monde en réflexion, en fiction. La littérature était enfin à la portée de tous et reflétait la société. Mais cette intrusion systématique dans son travail était insupportable. »

Ce fut donc une lecture extrêmement agréable, surprenante dans sa manière de pointer du doigt, impitoyablement, les errements et les défauts d’une société des médias qui ne s’inquiète plus de qualité ou de contenu, mais d’audience et de revenus …

Un très bon roman qui fait réfléchir à la place réelle de la littérature aujourd’hui dans cette même société : quelle évolution cette dernière est-elle en train de subir de force ? se simplifier, être accessible, être distrayante, voilà ce qu’on lui demande. Mais n’avons-nous pas perdu son essence même ?

Je laisse la question ouverte …

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