tombeau gary

Raflé au Salon du Livre il y a deux semaines (déjà !), j’ai eu envie de me lire un petit essai pour changer des romans, et quoi de mieux qu’un essai sur Romain Gary, cet auteur que j’ai découvert l’an dernier seulement, et dont je suis fan depuis ? 😀

En musique, le tombeau a été utilisé pendant la période baroque. Il était composé en hommage à un grand personnage, aussi bien de son vivant qu’après sa mort. Ici, Nancy Huston crée l’ambiguïté en s’adressant en 1995, à ce grand auteur mort en 1980. Pourtant elle utilise le « tu » à la fois forme familière et interpellation directe qui nous donne l’impression d’assister à un monologue, avec quelques réponses de Gary qui émergent, sous forme de citations.

Cette manière de traiter une sorte de mini-essai sur Gary m’a particulièrement intéressé. Si le suivi chronologique est plutôt classique, Huston articule son texte par des phrases récurrentes qui nous permettent de visualiser le personnage dont elle parle : « Le temps passe. Tu as trente ans ; tu arbores un blouson de cuir et une fine moustache. Comme ça, maman ? ». Ces phrases percutantes nous font prendre conscience que ce n’est pas un essai classique qui nous est proposé là, mais un texte qui sort du cœur d’une écrivaine reconnue, au style maîtrisé.

Cependant, si l’on sent l’admiration et la fascination de Nancy Huston envers cet auteur, elle ne cache pas ses défauts et travers, en particulier son pessimisme, ses crises proches de la folie et ses habitudes de coureur de jupons … Au départ j’ai eu du mal à accepter cette vision de Romain Gary que je ne connaissais pas. Et puis pas plus tard que cette semaine, j’ai lu un article de Delphine, qui chroniquait un livre sur Gary écrit par sa première femme, Lesley Blanch, avec qui il a vécu pendant 18 ans. En parallèle, j’ai dévoré un de ses romans, Au-delà de cette limite, votre ticket n’est plus valable (où ressort ta peur angoissée du vieillissement : « personne n’a parlé plus crument que toi de la beauté abîmée des femmes, de la défaillance sexuelle chez l’homme de l’effrayant masque de laideur qui vient se glisser le visage des êtres chers. »)

Et petit à petit, j’ai fini par me faire à l’idée que cet homme, qui était un véritable génie, avait aussi de nombreuses zones sombres, que l’on peut corréler à ce même génie. Bref ce n’était qu’un homme, un homme très intelligent de surcroît. Et comme l’a dit Camus, « La lucidité est la blessure la plus proche du soleil. » Camus dont il était proche, au contraire de tous les autres intellectuels, parce qu’il avait aussi connu la pauvreté.

Comment vivre lorsqu’on ne connaît pas son origine ? Lorsqu’on est étouffé par une figure maternelle qui a de grands espoirs pour son unique fils ? Lorsqu’on commence à être un écrivain reconnu mais que l’on manque de confiance en soi ? Réponse de Gary : on se démultiplie, on se crée des pseudonymes, on brouille les pistes, on ment. 

Mensonges que met en lumière Nancy Huston, qui se transforme à l’occasion en véritable biographe. Par exemple en ce qui concerne la mort de sa mère, que Gary avoue n’avoir appris qu’à la fin de la guerre, alors qu’il a été démontré qu’il avait reçu un télégramme dès le décès, en 1942. Pourquoi ce mensonge ? « Tu as fait pleurer les chaumières avec cette histoire, Romain, inventée sur une plage du Mexique en 1959 ». Pourquoi ? pour rendre sa vie plus romanesque qu’elle ne l’est ?

Un texte extrêmement intéressant donc, même si je reproche à Nancy Huston quelques assertions. En effet, elle a tendance à parfois citer des phrases de Gary et à les ponctuer de « tu as raison » ou d’un « c’est faux » qui m’agaçait car on aimerait alors pouvoir arguer d’une subjectivité humaine, et l’empêcher de reprendre ce grand auteur comme un petit garçon qui aurait dit ou fait une bêtise …

Mais on lui pardonne car elle nous offre un essai riche, lumineux, qui montre les faiblesses de l’homme, mais  en étant toujours positive envers son œuvre, elle nous laisse libre de la découvrir et de l’aimer (tout en nous mettant en garde contre certains romans obscurs qui semblent avoir été des essais ratés, ce qui n’est pas grave, car il reste encore bien assez de ses chef d’oeuvre pour toute une vie !).

Un texte à lire si on veut mieux connaître cet auteur.