Pour ce mois-ci dans les livres non chroniqués, trois romans français du XXe siècle : l’un du début du siècle, l’autre du milieu, et le dernier de la toute fin. Trois auteurs que j’adore et admire : Maurice Leblanc, génial créateur d’Arsène Lupin – qui signe ici l’un des deux seuls récits de science-fiction de son œuvre ; Françoise Sagan, découverte récemment et dont je déguste l’œuvre sensible et belle peu à peu ; Tonino Benacquista dont le Malavita m’a fait mourir de rire il y a peu, et qui nous offre avec Quelqu’un d’autre une œuvre atypique et profonde.

Trois beaux romans à découvrir absolument.

*

événement

 

Le formidable événementMaurice Leblanc (1919)

Sortant de son célèbre personnage d’Arsène Lupin, Maurice Leblanc faisait partie de la première vague d’écrivains s’essayant à la science-fiction juste après la Première guerre mondiale, aux côtés de Rosny, Maurice Renard, et d’autres plus ou moins connus. Alors que l’on avance plutôt la date de 1926 (avec la revue Amazing Stories, aux Etats-Unis) pour la naissance de ce genre en tant que tel, la préface de ce roman nous fait prendre conscience que le mouvement a été bien antérieur, en particulier en France.

Le texte de Maurice Leblanc, paru en épisode avec un autre roman scientifique Les trois yeux, dans la revue Je sais tout, en est un bon exemple. D’une facture assez classique, j’ai pourtant retrouvé dans ce roman la plume de Maurice Leblanc, précise, alerte et drôle.

Ce roman s’inscrit dans la thématique de la catastrophe, formidablement racontée à travers les yeux du jeune héros, qui va assister à un changement fondamental en Europe. Au-delà de l’aspect fantastique de ce changement, l’analyse sociologique qui y est liée – en particulier la réaction des gens et leur sauvagerie dans ce qui devient un no man’s land entre la France et l’Angleterre, est terrible mais elle sonne tellement juste« Dans l’immense chaos des événements, au centre de la terre vierge, rien ne comptait que l’assouvissement des appétits.[…] Toutes les acquisitions sociales et morales, toutes les subtilités de la civilisation, tout cela s’évanouit instantanément. Il reste les instincts primordiaux qui sont d’abuser de la force, de prendre ce qui ne vous appartient pas et, dans un mouvement de colère ou de convoitise, de tuer. »

Autre point important et très bien mené : le jeune héros Simon veut conquérir une belle dame Anglaise mais son père est conservateur et le met au défi de prouver sa valeur, qui lui ferait oublier son côté roturier. Or les événements extraordinaires qui vont se dérouler arrivent juste à point pour lui offrir ses douze travaux d’Hercule !

En bref un roman très divertissant, original et intéressant ! A lire !

***

Un orage immobileSagan

sagan orage

« Si un lecteur découvre un jour ces pages – si quelque aveugle vanité d’auteur ou quelque aléa du destin m’empêche de les détruire – qu’il sache d’abord que c’est plus pour me le rappeler que pour le relater que j’entame le récit de l’été 1832 et des années qui suivirent. Qu’il sache surtout que je souhaite à ceux qui y participèrent, ceux qui furent les bourreaux, les victimes ou, comme moi, les impuissants témoins, que je ne leur souhaite qu’une chose : l’oubli. Un oubli définitif, un furieux oubli, un oubli de plomb aussi écrasant que le fut ce premier été, dans cette si douce province d’Aquitaine, au climat pourtant si tempéré. »

Voici comment débute Un orage immobile où Sagan nous transporte en 1832, à Jarnac, charmante petite ville de province qui voit rentrer au bercail la fille des châtelains, Flora de Margelasse. Nicolas de Lomont, notaire de son état dans cette même ville, tombe immédiatement amoureux de cette belle jeune femme, veuve et libre. Mais très vite, il se présente comme étant uniquement le narrateur, et témoin d’une terrible histoire qui se déroula à cette époque, quand Flora noua une relation très intime avec un jeune paysan lettré du coin, Gildas. Cette passion n’est pas du goût des habitants mais le couple, aveuglé par leur amour mutuel, s’en moque royalement. Jusqu’à ce qu’un dernier personnage fasse son apparition et déséquilibre le trio constitué par Flora, Gildas et le notaire. Tous les ingrédients sont alors en place pour le véritable drame, celui de l’amour déçu.

« Les hommes et les femmes de notre époque ont été dressés à se détester avec les plus grandes marques de respect, et tous ceux de nous qui ont voulu ou espéré jouer autrement les règles supposées normales et délicieuses de l’amour se sont vu parfois bafoués ou expulsés, emprisonnés pour la vie près d’une étrangères ou d’un étranger que tous les sacrements, les regards de la société et les balbutiements des enfants ne peuvent rendre autrement que haïssables, envenimés, désespérés. »

En une centaine de pages, Sagan nous offre encore un petit bijou, même s’il est loin d’être son meilleur. Ce que j’ai trouvé de plus réussi finalement c’est son écriture qu’elle a adapté au point que j’ai parfois eu l’impression de lire un texte du XIXe (date de narration qui est également une exception chez elle). J’ai cependant trouvé la fin un peu bâclée, comme précipitée, ce que Sagan camoufle en en faisant prendre la responsabilité à son narrateur qui s’accuse de maladresses d’écriture … Une belle lecture tout de même.

***

Quelqu’un d’autreTonino Benacquista (2001)

 benacquista quelqu'un

Deux inconnus se retrouvent sur un terrain de tennis, se confrontent. Qu’importe lequel des deux gagnent. Ce qui importe c’est que Thierry Blin et Nicolas Grezdinski aillent boire un verre après le match. Quelques verres d’alcool plus tard, au cours desquels ils se racontent un peu de leur vie, à demi-mots, ils vont en venir à se lancer un défi mutuel terrible : dans trois ans, ils se donnent rendez-vous au même endroit, et celui qui sera méconnaissable aura gagné. Trois ans pour changer de vie et devenir quelqu’un d’autre …

Après ce prologue, le récit alterne entre la vie des deux hommes, qui prennent des chemins radicalement opposés. Difficile de dire lequel des deux est sur la bonne voie … Ce qui est sûr c’est que Benacquista nous a encore offert un roman original, sensible et souvent drôle.

Qui n’a jamais rêvé de changer de visage, de métier, d’amis ? Qui n’a jamais rêvé d’une deuxième chance pour vivre une vie plus en adéquation avec son cœur ? Qui n’a jamais rêvé de faire table rase ? De surprendre son entourage ? D’agir en désaccord complet avec sa personnalité ? De devenir non pas n’importe qui mais « son moi rêvé, celui que [l’on] a jamais eu le courage de faire naître. » ?

Ou comment montrer que nos choix, même à 40 ans passés, ne sont pas irréversibles …

Une manière aussi de se prouver qu’on tient son destin entre ses mains, et qu’on est libre : « Chercher le prévisible en chacun, c’était nier l’irrationnel de tous, leur poésie, leur absurdité, leur libre arbitre. »

Par ce texte atypique et terriblement bien rythmé, Benacquista nous invite à amorcer cette réflexion. Il ne s’agit pas de donner des recettes ou de faire une quelconque morale, mais plutôt d’aller jusqu’au bout dans sa démonstration. Et c’est réussi.

« Il ne tient qu’à nous de partir à la recherche de ce quelqu’un d’autre. Qu’est-ce qu’on risque ?
[…]

-… De se perdre en chemin.
– C’est un bon début. «