saga

Quand Benacquista fait se rencontrer un écrivain de romans roses, une ancienne éminence grise du cinéma mondial, un scénariste débutant, et un autre qui vient de se faire trahir par un pourri du métier, le mélange est … explosif ! Après avoir découvert cet auteur avec Malavita, Malavita encore et Quelqu’un d’autre, qui avaient suffi à me convaincre que  j’avais affaire à un écrivain de qualité, drôle, plein de finesse et merveilleux conteur (lui-même scénariste), plusieurs personnes m’avaient incité à découvrir Saga, qui a reçu plusieurs prix à sa sortie, en 1997. Et je ne le regrette pas une seconde. Plus épais, un peu plus ardu que les autres, je dirais même que ce texte est le plus intéressant car il amorce une réflexion, et va jusqu’au bout de cette question : qu’est-ce qui fait le succès d’une série TV ? Une question qui prend encore plus de sens aujourd’hui que les séries nous envahissent.
Je m’étais déjà questionnée sur ce succès, et j’avais pu apporter une réponse qui me rassurait sur la nature humaine : l’homme aime les histoires, si possible à rebondissements et bien construites, avec un tas de personnages auquel il peut s’identifier et qu’il suivra plus longtemps que le temps d’un film ou d’un livre. Les précurseurs en étant les romans feuilleton du XIXe siècle tels que les Mystères de Paris, les Pardaillan, etc. Genre auquel les plus grands auteurs se sont essayés, distillant les épisodes quotiennement ou hebdomadairement, et subissant les foudres du public s’ils prenaient une trop grande liberté, comme Maurice Leblanc ou Conan Doyle à qui on a tour à tour supprimé la possibilité de tuer des personnages encombrants et qui leur colleront à la peau jusqu’à plus d’un siècle plus tard.

Ici Benacquista transpose ce goût des histoires dans notre réalité d’aujourd’hui : celle de la série TV.
Tout part d’une bête question de quotas : une célèbre chaîne risque une amende si elle ne produit pas immédiatement un programme qui remplirait les quotas de création française auxquelles elle est assignée. Au débotté, quatre scénaristes sont embauchés parce qu’ils ne sont pas connus, pas gourmands et ont un petit talent pour raconter des histoires. Ils n’ont qu’un seul mot d’ordre : « faire n’importe quoi » puisque de toute façon cette Saga, comme elle est nommée, sera diffusée entre 4h et 5h du matin, et destinée à mourir de sa belle mort, anonymement 80 épisodes plus tard. Nos quatre scénaristes, bientôt amis, vont y verser tout ce qu’ils ont toujours voulu dire, créant des personnages divers et attachants :
« Qui a fait naître cette Eva ? Tout le monde. Elle est née d’un souci de Louis, d’une délicatesse de Mathilde, d’un persiflage de Jérome. Et sans doute un peu de mon silence. »

Et puis, tout va basculer, d’une manière imperceptible : des lettres de quelques admirateurs insomniaques, de plus en plus nombreux. Jusqu’à ce que, petit à petit, la Saga entre dans la cour des grands, s’approchant de plus en plus du prime time de 20H …

Le bras de fer s’engage alors entre les scénaristes et la chaîne, mais les premiers restent soutenus par un public énorme, bientôt un tiers de la France regarde la Saga … Et ils se demandent bien comment tout cela va finir …

En plus d’une histoire scotchante, la qualité du roman de Benacquista réside dans sa finesse d’analyse des psychologies de nos quatre héros, dont chaque caractère a fondé un peu de la Saga, et dont ils vont avoir du mal à se détacher.
« Ce monde réel nous semble si loin. A force de nous cacher derrière un rempart de fiction, dans un ailleurs où nous sommes les maîtres absolus, ce monde réel nous semble si loin. Si sauvage. Il n’obéit à aucune logique, aucune progression dramatique. Du strict point de vue de la vraisemblance, le réel n’est pas crédible une seconde et personne ne fait rien pour y changer. « 

Cette phrase est emblématique et me semble être la clé de tout le roman : ce que les gens apprécient dans la Saga, c’est la cohérence, la continuité et surtout l’espoir qu’elle se finisse bien, et rationnellement. Ce qui n’exclut pas toutes les folies de scénarios auxquels se livrent nos quatre amis, et au contraire les gens en redemandent du moment que c’est un tant soit peu crédible …
En dehors de l’intimité de la Saga, où tout peut être contrôlé, Marco, Mathilde, Louis et Jérôme vont devoir affronter le monde réel, et bientôt la pression du public qui ne leur laisseront pas faire n’importe quoi avec LEUR Saga …
Cette notion de liberté est aussi extrêmement importante, car elle est sans cesse questionnée : celle des auteurs, du public, de la chaîne :

« L’interdit c’est faire un geste libre, tout simplement … Un geste qui n’est dicté par aucun code, aucune revendication, aucune revanche. Un geste libre c’est … Jeter un violon par la fenêtre dans la quiétude du soir. Psalmodier dans une langue inconnue devant un miroir. Casser paisiblement des verres à pied tout en fumant un énorme cigare. »

Une liberté qui va s’exprimer par le scénario d’une simple Saga, peu intéressante pour moi en tant que telle (elle me fait terriblement penser à Plus belle la vie …), car elle importe en ce qu’elle représente mais pas dans les détails …

En bref, un roman passionnant, incroyablement bien construit et terriblement dérangeant; et surtout un bel hommage à la puissance de la fiction.

Merci encore Monsieur Benacquista. Vous me donnez à réfléchir tout en m’émerveillant à chaque fois. Et en vous renouvelant. Que demander de plus ? 🙂