terrienne

Anne a dix-sept ans lorsque sa sœur disparaît la nuit de son mariage, ne laissant aucune trace derrière elle, aucun indice. Un an plus tard, elle reçoit un message l’appelant à l’aide et ne donnant que ce nom : « Campagne, route Montbrisson ». Là voici donc partie sur les routes, jusqu’à un petit village où elle va passer « de l’autre côté », un monde où elle est désignée comme une « terrienne » où la plus petite des singularités n’est pas celle de ne pas avoir besoin de respirer … Un monde dépourvu d’humanité.

J’avais été déçue par Le Combat d’hiver et Le Chagrin du roi mort de ce même auteur, après avoir pourtant gardé des souvenirs enchanteurs de ses romans pour la jeunesse : Hannah, L’enfant océan.

Les deux romans pour ados que j’ai cité en premier m’avaient beaucoup plu du point de vue de l’histoire – une dystopie et un récit fantastique -, de l’ambiance et du style. Mais dans les deux cas, j’avais été décontenancée par des détails que j’estimais ratés sur le moment, et par des fins décevantes.

Ici, pour le coup j’ai été agréablement surprise : l’histoire tient bien la route et la fin est crédible. Le style est simple et efficace, d’une belle qualité et parfaitement adapté pour des adolescents. Les personnages sont fouillés, attachants. Quelques scènes sont vraiment très réussies, comme celle où les habitants de l’autre monde essayent d’apprendre les us et coutumes des Terriens comme le comique de répétition ou le sentiment de honte ; ou la découverte par Anne de tout ce qui l’attache à la Terre …

[…] »-Chez nous , il y a … il y a des chats qui font leurs toilettes au soleil sur le bord des fenêtres.. Il y a des affiches déchirées au murs des maisons.. il y a des papiers de Carambar par terre.. des odeurs de lilas dans la rue en dessous de chez nous.. »
-« continue.. »
-« il y a .. des magazines dans les magasins.. des bicyclettes abandonnées avec la roue qui manque.. il y a des gens qui crient  » c’est pas fini , ce boucan ? » des feuilles d’automne couleur rouille.. il y a maman qui secoue un tapis par la fenêtre de la chambre .. »
-« continue »
-« il y a la pluie qui rebondit sur les pavés.. des enfants qui disent  » d’accord j’arrive !  » des crayons à papier avec la petite gomme au bout .. il y a des flans au caramel qu’on retourne dans l’ariette et le caramel coule dessus .. il y a la veste de pépé Marcello accrochée dans le couloir… « 

Un seul détail m’a gêné ici encore, mais il est plus secondaire que dans les textes précédents (et non je ne vous le dévoilerai pas !), tout en excluant que cette lecture soit un coup de coeur.

En réalité, je commence à soupçonner Jean-Claude Mourlevat de vouloir sortir des schémas narratifs habituellement utilisés pour des dystopies / science-fiction de ce genre. Comme s’il voulait surprendre et montrer que la vie, c’était aussi de l’inattendu. Comme le dit un des personnages de Terrienne : « quelque chose d’inattendu, quelque chose que personne n’aurait pu prévoir : ni les deux héros, ni le lecteur, ni même l’auteur. Personne ».
Alors certes, c’est extrêmement douloureux pour le lecteur, incompréhensible. Mais finalement, c’est peut-être, comme souvent, une douleur salvatrice, celle de nous rappeler que nous sommes fragiles, et que même des héros de roman n’échappent pas au quotidien, qu’ils sont mortels. Et que tout ne finit pas toujours bien.

Pour en revenir à Terrienne, c’est finalement une belle réussite, un texte qui nous fait prendre conscience de tout ce que nous faisons sans y penser autour des réactions de notre corps, qui fait notre faiblesse mais qui exprime aussi fortement nos émotions : soupirer, souffler, respirer, pleurer, suer, etc.

« Je suis amoureuse de cette Terre sur laquelle j’ai mes pieds. Je l’aime avec tous ses défauts, toutes ses tares. Je l’aime à cause de ça. J’aime le trop froid et le trop chaud, la pluie, la boue, les embouteillages, les examens ratés, les cartes postales moches, les mensonges, les larmes, les blessures et la mort. J’aime ce qui manque et ce qui dépasse, j’aime le trop et le pas assez, je veux me brûler aux orties et aux casseroles, ça ne me dérange pas, je veux bien égarer mes clés, avoir mal à la tête, être trompée (pas par Bran), être bousculée. Mais je prends aussi les bonnes choses. Je veux être caressée, je veux manger des banana split, je veux écouter de la bonne musique, recevoir des lettres, voir naître des bébés, faire la sieste, aller à Venise… je veux faire entrer l’air dans mes poumons, … je veux respirer. »

Un roman que je vous recommande et qui montre une fois encore la belle vitalité de l’édition jeunesse française.