bouts de bois

Les bouts de bois de Dieu, c’est le nom que se donnent eux-mêmes les cheminots de la ligne du Dakar-Niger. Des cheminots africains qui, un jour, se disent qu’il est anormal qu’ils aient des droits différents de ceux des travailleurs français : pourquoi n’auraient-ils pas le droit à une retraite ? A des allocations familiales ? A des aides de toute sorte ? Ils sont considérés comme Français lorsque leur force de travail est requise, mais pas lorsque l’Etat français a des devoirs envers eux …

« Encore une fois, il ne s’agit ni de la France, ni de son peuple, il s’agit d’employés qui discutent avec leurs employeurs ».

Car pour parvenir à leurs fins, ces « bouts de bois de Dieu » décident alors d’entamer une grande grève, qui va les mener au cœur d’une misère encore plus noire : mais qu’est-ce que la faim, la douleur ou la perte d’un être cher à côté d’une plus grande liberté, de droits sociaux et d’une reconnaissance en tant qu’homme ?

De Bamako à Dakar en passant par Thies, du Sénégal au Soudan, les ouvriers se dressent, soutenus par les familles et l’esprit de village qui les dotent d’une grande force. Une force dont ils ont besoin pour ne pas entendre par exemple la sirène qui, tous les jours de leur vie, les a appelé au travail, eux, leurs pères et leurs grands-pères avant eux.

Ce qui fait la force de cette histoire, au-delà de cette formidable épopée, est qu’elle est véridique (la grève des cheminots de Dakar Niger de 1947 à 1948) : les personnages qui l’ont fondé sont peut-être inventés, leurs modèles tombés dans l’oubli; qu’importe puisque le résultat est là. Et Ousmane Sembene a écrit un très beau roman, avec humour parfois, à partir de cette histoire, à travers des personnages hauts en couleur, très éloignés de nos schémas de pensée, et pourtant admirables : de Bakayoko le meneur à Beaugosse l’hésitant, je ne suis pas prête de les oublier.

Autre point important et intéressant : si ce sont les hommes qui mènent la grève en refusant de travailler et en répandant la révolte tout au long de la ligne, ce sont en réalité les femmes qui la rendent possible : leurs combats de tous les jours sont décrits minutieusement, leurs difficultés pour survivre, sauver leurs familles sont extraordinaire. « Nous sommes bien misérables car le malheur, ce n’est pas seulement d’avoir faim et soif, le malheur, c’est de savoir qu’il y a des gens qui veulent que tu meures de faim. »

Parmi ces femmes, la jeune N’Deye qui a été à l’école normale de jeunes filles et devient l’écrivain public du village. Elle est la seule qui mesure le degré « d’absence de civilisation » des Africains, elle qui voit la civilisation à travers le cinéma européen, rêve d’un Prince Charmant, de promenades en voiture, de vacances sur des yachts. Le contraste avec sa réalité est d’autant plus dur.

Et même si les Européens décrivent ensuite le villages comme des bouges, des trous, le roman nous permet de les magnifier, grâce aux sentiments dont on les sait peuplés, ce dont ne se rend pas compte N’Deye.

Enfin on y retrouve ce qui fait l’âme des pays africains, que l’on connaît par d’autres auteurs : Amadou Hampatê Bâ, Camara Laye, etc. c’est-à-dire la musique, la solidarité, le respect des anciens, toutes valeurs omniprésentes. Même si le progrès bouleversent leurs modes de vie, ces valeurs restent envers et contre tout et nous rassure envers la nature humaine.

Cependant, Ousmane Sembene ne cache pas non plus les zones sombres de l’histoire : tous les Africains ne sont pas bons, tous les Européens ne sont pas mauvais. On trouve ainsi un délateur africain, et un philanthrope français qui va soutenir la grève.

Pour conclure, un beau roman écrit à la veille de la décolonisation qui rend parfaitement de l’ambiance de l’après-guerre, où les populations africaines, loin de penser déjà à l’indépendance, ont décidé de ne plus se taire … A travers la victoire des cheminots sur l’administration coloniale, Ousmane Sembene annonce l’avènement d’une nouvelle Afrique.