G229

Quand Monsieur B. prend son premier poste dans un lycée anonyme, il est tout fraîchement émoulu de RIP-les IUFM et ne s’imagine pas qu’il y sera encore vingt ans plus tard. 20 années pendant lesquelles il est le « seigneur incontesté de vingt mètres carrés », la salle G229.

Un soir où il oublie ses copies et revient sur ses pas, l’enseignant redécouvre ce royaume vide mais pas silencieux : il est habité par les centaines d’élèves qui ont défilé ici, traînant plus ou moins les pieds, plus ou moins réveillés, plus ou moins ouverts à l’apprentissage de l’anglais. Petit à petit les images affluent.

« Et puis le temps passe et voilà. » Ces quelques mots vont lancer le texte, que l’on ne peut pas vraiment qualifier de roman dans la mesure où Jean-Philippe Blondel est lui-même enseignant. Mais après tout qu’importe ? Ce qu’il raconte ici ce n’est pas son histoire, mais celle de ces milliers de personnes (belle réussite en alternant le « on » et le « je »), ces enseignants de maternelle, primaire, collège, lycée, qui – tous à leur échelle – ont connu les mêmes moments d’angoisse, de bonheur, de peur, etc. C’est aussi l’histoire de tous ces élèves, jeunes, enfants, ados, qui passent obligatoirement par ces salles de classe, et qui vivent une partie de leurs journées avec ces professeurs, qui ont à peine le temps de les effleurer que les voilà déjà disparus. Et qu’ils retrouvent des années après, mariés, pères ou mères, alors qu’eux ont eu l’impression de ne pas bouger, de ne pas changer.

En lisant ce texte, j’avais l’image très cinématographique d’un homme au milieu de sa salle de classe aux touches jaunes et oranges, et regardant défiler des corps qui bougeraient à toute vitesse dans l’espace, rentreraient et sortiraient de la salle, avec comme seul point fixe cet homme : l’enseignant.

« Je pense à toutes ces générations d’élèves qu’on suit, qu’on épaule, qu’on engueule. Avec lesquels on rit, contre lesquels on s’énerve. Et puis qui partent. Être prof, c’est être quitté tous les ans, et faire avec. »

Dans une société française où dénigrer les « profs » est monnaie courante et un sujet de conversation inépuisable, j’avoue que cela m’a fait du bien de lire un texte positif. Non pas positif dans le sens où tout est beau, tout est gentil, non ! Car Jean-Philippe Blondel ne cache rien des obstacles (élèves récalcitrants, nouveaux programmes, nouveaux circulaires), des déceptions ou des angoisses inhérents à son métier. Mais positif car il nous offre une image humaine du professeur, celle d’un homme qui n’a pas fait ce métier pour la sécurité de l’emploi et les vacances, mais parce qu’il aimait enseigner, transmettre son savoir, emmener ses élèves découvrir l’Angleterre, leur faire décrypter des chansons qu’ils aiment, etc.

Avec lui, on vit le 11 septembre 2001, avril 2002, les années défilent : « vous n’avez pas l’impression de faire du surplace ? Si, mais j’aime bien. »

Et quand on referme ce livre, on est rasséréné, que l’on soit enseignant ou pas : c’est toujours un beau métier malgré la dégradation des conditions d’enseignement, malgré tout, car certains ne se laissent pas décourager, et continuent à se battre.

Merci Monsieur Blondel.