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Un matin, le fermier John Durbeyfield croise un pasteur d’une église voisine. Celui-ci le salue comme Sir John. Étonné, le fermier lui demande de s’expliquer, ce que s’empresse de faire le religieux : ce dernier, féru d’histoire locale, a découvert que la famille Durbeyfield étaient des descendants directs des chevaliers D’Urberville, noble race qui combattit aux côtés de Guillaume le Conquérant. Race cependant éteinte désormais, la branche masculine ayant disparu.

Si je commence mon article par cette anecdote, c’est qu’en réalité ce n’en est pas vraiment une : cette petite scène de 3 pages, qui ouvre Tess d’Urberville, est en fait l’élément déclencheur du terrible drame qui va se nouer autour de cette obscure famille des Durbeyfield, Tess, la fille de John le fermier, devenant le principal dommage collatéral.

« Oh maman maman […] ! Comment pouvait-on s’attendre à ce que je sache ? J’étais une enfant quand j’ai quitté cette maison, voilà quatre mois. Pourquoi ne m’avez-vous pas dit qu’il y avait du danger avec les hommes ? Pourquoi ne m’avez-vous pas avertie ? Les dames savent contre quoi se défendre parce qu’elles lisent des romans qui leur parlent de ces tours-là ! Mais je n’ai jamais eu l’occasion d’apprendre de cette façon et vous ne m’avez pas aidée ! »

Car si le pasteur n’avait pas commis cette indiscrétion, Tess n’aurait jamais été envoyée solliciter l’aide de soi-disant D’Urberville voisins, ni subi les assauts du fils de cette race d’usurpateur, faux d’Urberville n’ayant rien de noble. Et le drame de Thomas Hardy n’aurait pas eu lieu d’être car les « familles heureuses n’ont pas d’histoire », comme le dit Tolstoï.

« Tandis qu’elle baissait innocemment les yeux sur les roses de son corsage, elle ne pressentait guère que, derrière la brume bleuâtre du tabac, se cachait le malheur tragique de sa vie, celui qui allait devenir le rayon sanglant dans le spectre lumineux de sa jeune existence. »

Tess, pauvre victime innocente des machinations des hommes, pauvre ange tombé du ciel et profané, telle une Juliette abusée par un autre et manquant son histoire avec Roméo. « Un être palpitant qui a trop bien appris, en si peu d’années, l’inanité des choses, la cruauté du désir brutal et la fragilité de l’amour. » Ce qui fait l’humain. Par ailleurs, Hardy avait sous-titré son roman : « a pure woman faithfully presented » (littéralement « une femme pure fidèlement représentée » c’est-à-dire sans détours).

Ces paragraphes vous semblent peut-être obscurs, mais je voulais trouver un moyen d’attirer votre attention sur ce classique que j’ai d’abord étudié en classe préparatoire, en cours d’anglais, et qui m’avait profondément ennuyé … Ce n’est que parce que Sophie l’Ogresse l’a proposé pour le Prix des Lectrices, et que mon Homme l’a par hasard acheté dans une brocante que je me suis retrouvée avec ce texte dans les mains et, poussée par ma curiosité de lectrice, me suis décidée à l’emporter dans les transports …

Une série de coïncidences que je n’ai regretté à aucun moment tant ce roman m’a pris aux tripes pendant 500 pages. Bien que contemporain, ce n’est pas une histoire à la Dickens ou à la Wilkie Collins, qui écrivent des page turner et que l’on ne peut plus reposer. Ici Thomas Hardy a réussi à toucher à une histoire universelle : celle d’une jeune femme pure qui a été abusée et qui voit ainsi perdre l’amour de sa vie. Sans longueurs mais sans péripéties à rallonge, Hardy nous fait vivre des années auprès de ses personnages, nous laissant sentir le passage des saisons, et la désillusion grandissante de Tess. Au fil des pages, on voit s’approcher le gouffre qui s’ouvre devant ses pieds, et à chaque paragraphe, on tremble qu’elle n’y tombe. Bref, je n’ai jamais autant parlé à un livre, le suppliant de ne pas laisser commettre ce crime, suppliant le bel Angel de comprendre Tess, de revenir, etc.

Un roman qu’il faut à tout prix lire et relire, ce que je ferai à coup sûr.

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