bruit de tes pas

« Le bruit de tes pas, ton odeur qui s’évapore sur l’oreiller, la lumière du jour où tu m’as abandonné. ». C’est le cri de douleur de Bea l’Italienne, née et élevée dans la terrible cité baptisée La Forteresse, Bea la jumelle qui vient de perdre son jumeau Alfredo, emporté par un des fléaux qui suit la misère et un avenir bouché.

Le temps de 275 pages, Bea revient sur ce que fut sa vie avec Alfredo, leur rencontre à 9 ans, leurs combats, leurs déchirures dans un environnement qu’ils habitent et qui les habitent, au point de leur être fatal. Car il n’est pas facile de grandir sans espoir d’avenir, d’intégration à la vie moderne : « On était des individus peu recommandables, que personne n’acceptait d’embaucher, les rebuts de la société. Tous les désespérés avaient afflué ici, donné vie au quartier et mis au monde des enfants à l’avenir encore plus sombre. » Ces individus dont on a peur, qui sont les fruits d’une société dévoyée qui rejette ses pauvres à sa marge, ces individus vivent, travaillent (parfois), aiment, mangent … et meurent.

C’est cette vie que veut nous faire découvrir Valentina d’Urbino dans son premier roman. Sans pathos, sans apitoiement grâce à la voix originale de Bea qui se raconte et nous raconte, avec humour parfois, et sans s’appesantir sur des situations qui nous paraîtraient invivables. Et c’est cette presque indifférence, cette banalité de la misère et de la violence qui rend ce texte encore plus fort.

Et puis il y a la relation entre les « jumeaux », dénommés ainsi car Bea et Alfredo ne se quittent jamais : « Alfredo et moi étions inséparables depuis des années, même si on passait nos journées à se disputer, se mordre, se tirer les cheveux. […] Les gens de la Forteresse disaient qu’on était drôles. Originaux. Ils nous appelaient les jumeaux. » Un attachement loin de tout romantisme, fait de disputes incessantes, de baffes mutuelles, de trahisons, et pourtant aussi d’un amour plus fort que tout, mais étouffé par une vie sans soleil, sans avenir, sans saveur. « Nous aurions dû vivre notre vie. Au lieu de nous efforcer, agrippés l’un à l’autre, de ne pas mourir. »

Si Bea est attachante malgré son franc parler et son laisser aller, Alfredo est plus insaisissable, presque plus caricaturale de cette faune des cités que l’on imagine :« Sa faiblesse, son je-m’enfoutisme, sa paresse, sa résignation face au monde qui l’avait produit m’insupportaient. Les filles qui lui plaisaient, nos copains quand ils tentaient de le détourner de moi, tout ce qui risquait de me l’enlever m’insupportait. […] Je pensais que les éléments se liguaient pour nous éloigner et, Alfredo n’ayant aucune volonté, je lui imposais la mienne. Je n’avais pas compris qu’il cherchait autre chose, qu’il voulait me fuir. Et se fuir lui aussi. »

Et pourtant c’est peut-être celui qui souffre le plus, qui se cherche le plus au milieu d’une vie qu’il n’a pas demandée et qu’il déteste.

En bref, sans être exempt d’imperfections, un roman d’une grande simplicité de style qui prend aux tripes, qui nous ouvre un univers peu connu et, raconté sur un ton original, nous parvient avec une force renversante. Un texte à découvrir.