montagne âme

La Montagne de l’Âme est le roman qui a valu à Gao Xingjiang sa notoriété et son prix Nobel. C’est désormais un classique de la littérature universelle : un texte où l’auteur entraîne le lecteur dans un vertigineux voyage initiatique à travers la Chine des années 1980, entre tradition millénaire et vestiges de la Révolution culturelle.

« Toi », tu es parti à la recherche de la « Montagne de l’Âme », un lieu dont tu as entendu parler dans le train (lors d’une rencontre fortuite avec « moi », le narrateur qui est semble-t-il une figure de l’auteur lui-même). Tu rencontres une jeune fille qui te suit dans ton cheminement : une jeune fille brisée par la vie, dont le lecteur ne saura pas vraiment ce qu’elle devient, si tu l’as laissée tomber, si elle s’est tuée ou si elle est simplement partie. « Moi », je me suis promené de parc naturel (avec les pandas) en temples bouddhistes et de centres culturels en ermitages taoïstes. Écrivain qui ne peut publier, j’ai marché, comme toi, un peu au hasard, mais seul, allant de rencontre en rencontre.

Cette phrase est le résumé parfait de ce roman, si un tel résumé peut exister pour un texte dense de 700 pages qui explose toutes nos habitudes de lecture : deux personnages masculins identifiés seulement par le « tu » et le « je », qui se sont rencontrés au début du roman, et dont on soupçonne ensuite qu’il s’agit de la même personne : pas de noms, peu de toponymies, pas de descriptions physiques; un mélange des genres. Est-ce un conte ? des fables ? un voyage initiatique ? Un voyage historique ? A un moment du texte, le narrateur imagine les attaques que pourrait mener un critique littéraire qui ne sait comment classer ce texte :  « réunir des récits de voyage, recueillir des bribes d’histoires et des notes au fil du pinceau, mélanger de la théorie à l’essai. […] des fables qui ne ressemblent guère à des fables, quelques chants ou romances populaires avec en plus quelques histoires de fantômes créées de bric et de broc » !  Ce passage, d’introspection de l’auteur lui-même, est d’ailleurs parfaitement réussi !

Au final, malgré tout ça, c’est un texte parfaitement homogène, avec ce fil conducteur qu’est la quête du narrateur de cette mystérieuse Montagne de l’Âme : mais est-ce une quête d’identité ? la quête de la beauté ? la connaissance absolue ? la volonté de l’autobiographie ? Un peu tout à la fois sûrement …

Mais il ne serait rien sans la langue qui la sous-tend : une langue moderne, épurée, musicale, presque envoûtante, qui coule parfaitement à la lecture, une fois surmonté le choc initial ! D’ailleurs, la musique et les chansons sont centrales dans l’œuvre : le « je » est à la recherche de différentes formes de chansons populaires, « des chants qui partent de l’âme », qui lui font appréhender le mode de vie de chaque village dans lequel il s’arrête, qu’il soit campagnard, montagnard ou autre, Même si ces traditions ont tendance à se perdre …

Tout cela sur fond historique, avec un communisme qui s’est insinué de partout, mais qui a été parfois dilué par des mythes ou des traditions plus ou moins inventées. Ce roman a d’ailleurs été publié à un moment où les écrivains se sont libérés du joug communiste, à la fois sur le fond et sur la forme. Il est également nourri des voyages de l’auteur, contraint lui-même par la censure, et qui lui a permis de renouer avec la nature et de découvrir la Chine rurale. Il a émigré en France en 1988 et c’est d’ici qu’il a publié La Montagne de l’Âme (il est d’ailleurs citoyen français depuis 1998).

Un texte donc déstabilisant, qui est loin de livrer toutes ses clés à la première lecture (et, je le soupçonne, pas non plus à la deuxième ou troisième), et qui se termine d’ailleurs par un aveu d’incompréhension …

« Je ne sais pas que je ne comprends rien, je crois encore que je comprends tout […] Le mieux, c’est de faire semblant de comprendre. Faire semblant de comprendre, mais en fait ne rien comprendre. En réalité, je ne comprends rien, strictement rien. C’est comme ça.» Un écho à mon sentiment à la fin de cette lecture : enchantée oui, je l’étais, mais en réalité, je n’ai pas tout compris … 😉 (mais n’est-ce pas l’essence de la littérature, de poser des questions sans réponses ?)