jeanne

C’est moi qui ait proposé ce titre pour Le Club des Lectrices, parce que je vais désormais travailler dans une bibliothèque qui portera le nom de Jacqueline de Romilly et que je n’avais pas encore eu le courage de m’y atteler (et comme ça je me sentais moins seule !). Comme celle-ci est spécialiste de la Grèce antique, la plupart de ses ouvrages sont des essais (universitaires) sur ce thème. Seuls quelques-uns de ses textes sont des romans. Et puis il y a Jeanne. Une biographie (presque une hagiographie) de sa mère, qu’elle a écrit à la mort de celle-ci dans les années 70 mais dont elle ne souhaitait la publication qu’à sa propre mort, qui a eu lieu en 2010 (à 97 ans) : elle y retrace la vie de Jeanne Malvoisin, sa mère qui l’a élevée seule et a fondé tous ses espoirs sur sa fille unique.

Orpheline d’un père emporté lors de la Première Guerre mondiale, Jacqueline de Romilly a en effet connu une enfance exclusivement centrée sur une très forte relation mère-fille. L’un des leitmotiv du texte est d’ailleurs le regret, presque la culpabilité, de ne pas avoir eu conscience que sa mère avait tout sacrifié pour elle, et de ne pas s’être intéressée à ses combats. Pourtant Jeanne n’a pas complètement renoncé à son individualité : elle a toujours écrit, elle a été publiée. Et même si après la Seconde guerre mondiale elle fut considérée comme un auteur dépassé, elle a même eu un peu de succès. Des livres que sa fille n’a jamais lu. « Moi, j’aurais dû l’interroger, lui donner le sentiment que son passé était le mien ! J’aurais dû vouloir savoir, par amour pour elle ! Mon amour pour elle est resté sans curiosité : j’ai reçu tout comme tout m’était donné, sans demander plus. »

Une fille unique qui semble lui vouer une adoration totale : sa mère était parfaite, fine, altruiste, etc, etc. Au point d’en lasser le lecteur qui en vient à être un peu écœuré par cette tendresse, cet amour, un peu excessive, et certainement pas objective. Exemple, quand Jeanne se met à écrire des romans policiers : « Je ne crois pas qu’elle était faite pour ce genre. Que ses romans policiers aient été meilleurs que beaucoup, cela ne souffre pas le doute. Mais ils ne me satisfaisaient pas ; je le luis disait, et cela l’irritait. Elle était bien trop fine pour le genre. »

Mais Jacqueline a t-elle réellement voulu être objective ? Son texte peut être lu comme un vibrant hommage à cette femme courageuse, dont, avec le recul des âges, les défauts ont été gommés, pour en offrir un tableau plus lisse, plus apaisé. Mais aussi plus lassant pour le lecteur … Porté par un style classique sans grande originalité (et sans étincelles), le récit prend la forme en réalité d’une longue conversation avec sa mémoire : elle n’est plus sûre des faits, des dates. Elle ne sait plus si certaines scènes se sont vraiment déroulées ainsi ou pas. Bref c’est un ouvrage humain, avec ses trous, ses imprécisions, mais aussi ses beautés. « Quand je repense à ces années, je les confonds entre elles ; mais l’image globale est celle d’une magnifique gerbe de réussites et de joies, d’amitiés folles et sages, de petits plaisirs et de grands espoirs. »

Une belle image qui s’estompe peu à peu au fur et à mesure où Jacqueline grandit, se fait des amis, se marie, et d’un coup, n’a plus besoin d’elle. Jeanne, qui a alors renoncé à tout le reste, peine à se trouver une utilité et semble entrer dans un voile d’ombre, où l’on sent que sa fille avait tendance à l’y oublier. Elle n’apparaît plus alors qu’en périphérie de sa vie. Une sensation qui est désagréable, et qui a peut-être poussé Jacqueline de Romilly à entreprendre ce texte …

Une lecture en demi-teinte, qui m’a cependant permis de découvrir cet auteur.