illusion

 

 

 

Pour mon premier Dermot Bolger, je me suis attaquée à un petit roman, presque une nouvelle avec ses 120 pages bien tassées. Mais cela a eu l’avantage de me propulser directement dans le monde de l’écrivain irlandais, et d’apprécier pleinement une plume condensée, poétique, puissante.

La trame est assez simple : Martin est un haut fonctionnaire qui accompagne son ministre référent – en réalité un simple sous-secrétaire – dans un voyage diplomatique en Chine. Un blanc dans son programme lui permet de reprendre son souffle dans le tumulte des dîners, réunions et conciliabules à huis clos. A la manière du film Lost in Translation, il connaît alors un sentiment de désorientation totale, se demandant ce qu’il fait là, qui il est vraiment.

« Martin se sentait un imposteur. Il n’était en réalité qu’un fonctionnaire relativement insignifiant : un homme de confiance, agréable, doué pour les relations humaines et doué pour les chiffres. Mais on ne l’avait envoyé ici que pour faire exactement la même chose que ces filles incroyablement minces au sourire parfait qui se pressaient derrière les portes vitrées du hall de l’hôtel : construire le décor de la scène et, par sa soumission effacée, laisser croire à l’importance de l’autre. »


Dans un long monologue intérieur, il décortique son rapport dérisoire au pouvoir, la désillusion de ses idéaux, et l’hypocrisie des politiques en général.

Puis insensiblement, ses réflexions s’orientent vers sa vie de couple et la relation avec sa femme après plus de 30 ans de mariage. De la même manière que pour sa carrière, il mesure le grand écart entre les premières années d’amour et le jour où sa femme lui déclare qu’ils feront chambre à part : « c’est juste que je t’aime différemment, sans toute cette intensité adolescente. L’amour change forcément quand nous changeons. Je veux dire qu’est arrivé à la magie qui émanait de toi au début de notre mariage, à la façon dont tu arrivais toujours à me faire rire ? Sans vouloir
te blesser, Martin, qu’est-ce qui t’a rendu si ennuyeux ? »
Il prend alors conscience de plusieurs vérités importantes, qui le déchargent d’une grande part de culpabilité – « Je suis devenu ennuyeux le jour où tu as décidé que j’étais ennuyeux. » mais qui ne le rendent pas plus heureux.
Retournant au présent, il se décide à faire venir de la compagnie sous la forme d’une masseuse chinoise.
« Il ne s’était pas senti comme quelqu’un d’insignifiant, ni comme un imposteur : il avait été l’objet de l’attention et de la gentillesse sincères de quelqu’un d’autre. »
Mais tout ne se passe pas vraiment comme prévu, et prouve qu’il n’y a pas de solution miracle à un mal être général installé depuis des années …

On ne peut s’empêcher d’avoir le cœur serré face au désarroi de Martin, un gars intelligent et simple qui souffre du mal du siècle, confronté à l’individualisme, le manque de chaleur humaine, l’hypocrisie des rapports entre les hommes. Dermot Bolger ne nous apprend rien, il ne révolutionne pas non plus la littérature, mais il fait son devoir d’écrivain : nous faire réfléchir sur ce qui nous semble évident mais ne l’est pas tant que ça ; nous montrer qu’il n’est jamais vraiment trop tard, mais que pour se sauver, il faut avoir conscience de sa propre évolution à tout instant, c’est-à-dire lever la tête du guidon et faire le point régulièrement, pour ne pas se laisser engluer dans le quotidien.

Pour conclure donc, un roman bref mais intense et très intéressant.