Le prix Goncourt 2013 vient d’être décerné à Pierre Lemaître pour son roman Au revoir là-haut. 

au revoir là haut

Cette année, j’ai suivi les débats avec attention, et j’ai beaucoup réfléchi autour de cette question des prix littéraires, qui me semblent de plus en plus vains pour plusieurs raisons, et d’abord parce qu’on ne saura jamais les magouilles et les ententes qu’il y a entre jury, journalistes, éditeurs.

C’est pour cela que je voulais ici lancer quelques pistes de réflexion, qui me sont strictement personnelles.

Revenons d’abord sur l’histoire du Prix Goncourt, qui me servira d’exemple.

Ce prix créé par Edmond de Goncourt en 1896 visait à récompenser le « meilleur roman, [le] meilleur recueil de nouvelles, [le] meilleur volume d’impressions, [le] meilleur volume d’imagination en prose, et exclusivement en prose, publié dans l’année. […] Mon vœu suprême, vœu que je prie les jeunes académiciens futurs d’avoir présent à la mémoire, c’est que ce prix soit donné à la jeunesse, à l’originalité du talent, aux tentatives nouvelles et hardies de la pensée et de la forme. Le roman, dans ces conditions d’égalité, aura toujours la préférence.» (E. de Goncourt, Testament).

En 100 ans, ce prix a pris une ampleur sans précédent, en faisant LE prix littéraire français le plus remarqué, au-delà même des prix décernés par l’Académie française, qui passent beaucoup plus inaperçus.

Et pourtant, en 100 ans, la moitié des auteurs récompensés par le Goncourt nous sont inconnus. Qui a déjà entendu parler de John-Antoine Nau, le premier récompensé ? Ou de Thierry Sandre, 1924 ? Ou de Joseph Peyré, Marc Bernard, Paul Colin ? à noter : 7 femmes seulement ont été récompensées en 110 ans (le Prix Fémina, qui a été créé en 1904, constitue quant à lui un jury de femmes qui ont davantage consacré d’écrivaines).

Que restera t-il de ces textes couronnés, lorsque l’on a déjà oublié ceux qui l’ont été il y a 20 ans ?

Alors que couronne le Goncourt ?

– Une maison d’édition (la fameuse trinité GalliGrasSeuil n’est pas un mythe, pour la simple raison que ces trois maisons d’édition ont les moyens de faire de la publicité pour leurs parutions, alors que la grande majorité des éditeurs ne rêvent même pas de franchir la sélection) ?

– Un homme (genre neutre) ?

– Un roman ? Le Lemaître est-il aussi novateur que le voulait Edmond de Goncourt ? C’est un bon roman, certes, mais s’il a eu le prix, c’est qu’il a été hyper médiatisé depuis des mois et que tiens, il traite de la Première guerre mondiale … 3 mois avant le Centenaire de la Grande guerre …

Ne pourrait-on pas vraiment un jour sortir des sentiers battus ? Choisir un texte publié par l’excellente – mais petite – maison d’édition de l’Arbre vengeur (un exemple parmi tant d’autres !) ?

A qui profite donc le Goncourt ?

Les jurés du Prix le font bénévolement (et semblent y rester à vie d’ailleurs …), et le gagnant du Prix ne remporte que dix euros symboliques, et l’impression d’être reconnu pendant quelques instants (et les milliers de ventes induites par le simple bandeau « Prix Goncourt 2013 ») – avant d’être remplacé par les dizaines d’autres bons livres qui paraissent chaque semaine.

Aux lecteurs alors ? On les aiguillonne ainsi vers un roman « à lire », un roman qui vaut le coup au milieu des 600 sorties de la rentrée littéraire … Car maintenant que le travail du jury est fait, c’est aux lecteurs de travailler, et de sortir leur porte-monnaie pour pouvoir dire dans une conversation de comptoir, « tiens je viens de lire le dernier Goncourt, tu l’as lu ? » (gagnez du temps, lisez cet article qui vous dira comment parler du Lemaître sans l’avoir lu !)

Tous ces prix littéraires sont-ils vraiment indispensables ?

Car le Goncourt n’est pas le seul : La France en compte plus de 2000 ! Et ces dernières années, j’ai eu l’impression que certains romans, de plus en plus nombreux, se retrouvent en course pour plusieurs prix. Ainsi le Lemaître était également présent dans la sélection Renaudot et on peut très s’imaginer dire : s’il n’a pas le Goncourt, il en aura un de toute façon … De quoi être un peu écœuré de toutes ces conversations, de ces centaines d’articles qui parlent du même roman, sujet qui sera périmé la semaine prochaine.

D’un autre côté, je reconnais que les prix littéraires ont leur intérêt : ils valorisent le livre, dans sa globalité, pendant deux mois. Les émissions de radio, de télévision, tous les médias relaient les chroniques, les réflexions sur les livres, sur leur futur. Tout ça leur donnant un côté dynamique, mais cela ne touche t-il pas qu’un public déjà acquis ? Faites-le test autour de vous … Les amis ou parents qui n’aiment pas lire n’ont pas suivi ces débats. Par contre, ce seront les premiers à vous offrir le dernier Goncourt, cadeau de Noël parfait quand on a pas d’idées …

Mais les bons livres ont-ils vraiment besoin de tout ça ?

Et les blogs littéraires dans tout ça ?

Et si nous décidions nous aussi d’élire notre propre prix littéraire ? Est-ce que notre choix serait plus juste ? Plus représentatif du lectorat ? Est-ce que nous saurions éviter les écueils des institutions du prix littéraire ? Saurions-nous être imperméables aux pressions éditoriales ?

Choisir un bon roman,en dehors de toute contingence extérieure, est-il si difficile que ça ?

Je vous laisse sur cette question insoluble … et pour aller plus loin, vous pouvez lire :

La littérature à quel(s) prix? / Sylvie Ducas (La Découverte, août 2013)

Du côté de chez Drouant / Pierre Assouline

Deux auteurs qui questionnent l’intérêt des prix littéraires.