le petit bonzi

 

 

Jacques Rougeron est un petit garçon dans les années 1960, qui traîne un poids quotidien, l’handicapant fortement : il bégaie. Heurtant les mots, butant contre les consonnes, les syllabes, c’est une lutte de tous les jours pour se faire comprendre, dépasser la barrière de l’ennui de son père dès qu’il met plus d’une minute à former les mots. Quand il est seul, il rêve de « mots qui se laissent faire. Qui ronronnent. Qui caressent. Il les a formés sous sa langue. Il les a fait mûrir. Il les a gardés pour lui seul et son père. »
Et ces mots, tout simples, qu’il ne peut pas dire mais qu’il nous écrit sur son petit carnet qu’il cache sous une latte de plancher, nous touchent un plein cœur.

J’ai réellement été émue tout au long de ce texte, passant du rire – un humour enfantin que Sorj Chalandon restitue parfaitement – aux larmes lorsque Jacques s’empêtre dans ses mensonges pour ne pas dévoiler son monde intérieur aux adultes. Et en premier lieu la présence de Bonzi, qui l’accompagne partout, ami imaginaire parfait avec qui il peut discuter tout son saoul.
« Parce qu’il ne bégaie pas quand il est seul. Il ne bégaie pas quand il récite, quand il chante, quand il joue, quand il prétend des mots. Il ne bégaie pas lorsqu’il parle étranger. Jamais il ne bégaie sans l’autre. « 
Un ami qui lui souffle le rêve fou d’une guérison grâce à des herbes, qui fait que Jacques goûte à tous les buissons aux alentours, persuadé que – comme chez l’apothicaire – il trouvera une herbe magique. Et lorsque cela fonctionne un peu, on ne peut s’empêcher d’y croire un instant avant d’être rattrapé par l’explication plus plausible d’un effet placebo …

Un cru Chalandon donc complètement différent de ce à quoi il nous a habitué – son premier roman en réalité, autobiographique ? Peu importe en fait – mais qui n’est pas de moindre qualité.
Un roman vu à hauteur d’enfant, plein de naïveté, de gravité et de sagesse, qui nous montre le calvaire de celui qui ne peut communiquer et dont l’handicap n’est pas reconnu comme tel. Un très beau texte et une belle réflexion sur l’importance des mots.

« Il était certain qu’au début de l’homme, l’homme avait choisi un mot pour chaque objet mais que ces mots existaient avant. Qu’ils étaient déjà quelque part, dissimulés, bien rangés, prêts à servir. Qu’il y avait un grande réserve à mots pour nommer les choses à venir. Que chêne existait avant l’arbre. »