pierre lemaître

Quoi de plus adéquat pour un 11 novembre que de parler de ce roman. Car c’est quelques jours avant le 11 novembre que se déroule le début de Au revoir là-haut de Pierre Lemaitre, couronné du Prix Goncourt 2013 la semaine dernière.

« Je te donne rendez vous au ciel, j’espère que Dieu nous réunira. Au revoir làhaut, ma chère épouse. »

Quelques jours avant la fin de la guerre, la vie d’Albert Maillot et d’Edouard Péricourt (qui deviendra Eugène) va être bouleversée à jamais : l’un mourra et ressuscitera, l’autre sera défiguré à vie. Tous deux vont devoir retrouver une raison de vivre après la guerre, formant un étrange couple articulé autour de sentiments de haine et d’amour à la fois. Tandis qu’Albert tente de les faire vivre, Eugène s’enfonce dans un désespoir noir dont il ne se sort qu’avec ses dessins et sa fantaisie. « Sa vie s’était effondrée d’un coup, sur un coup de dés, la chute avait tout emporté, même la peur. La seule chose réellement accablante, c’était la tristesse. »
Et puis ce même jour, nous découvrons l’ignoble capitaine Pradelle, arriviste et soldat fou qui a fait basculer la vie des deux hommes.

Après cette ouverture, nous découvrons ce qui fait l’originalité du roman de Lemaitre : l’après-guerre, où les poilus retournent dans le civil …

« … voilà comment ça finit, une guerre, mon pauvre Eugène, un immense dortoir de types épuisés qu’on n’est même pas foutu de renvoyer chez eux proprement. Personne pour vous dire un mot ou seulement vous serrer la main. Les journaux nous avaient promis des arcs de triomphe, on nous entasse dans des salles ouvertes aux quatre vents. L’« affectueux merci de la France reconnaissante » (j’ai lu ça dans Le Matin, je te jure, mot pour mot) s’est transformé en tracasseries permanentes, on nous mégote 52 francs de pécule, on nous pleure les vêtements, la soupe et le café. On nous traite de voleurs. »

L’armée ne sait pas comment démobiliser des millions de soldats, les soldats tentent de retrouver leurs repères dans un monde qui a entièrement changé pendant qu’ils se terraient dans leurs tranchées : ils ne retrouvent plus leurs femmes, leur travail, leur village. Et même plus, après l’ennemi allemand, ils doivent affronter un ennemi plus inattendu : les Français eux-mêmes.

« C’était tout le temps comme ça, les démobilisés la ramenaient sans arrêt avec leur guerre, toujours à donner des leçons à tout le monde, on commençait à en avoir marre des héros ! Les vrais héros étaient morts ! »

Les vrais héros étaient morts … et pourtant … les héros ne sont-ils pas ceux là mêmes qui ont survécu et se sont réadaptés à une vie normale après l’enfer ? Eh bien non, ceux-là, on les oublie et on se soucie que des morts : comment les identifier ? Où les enterrer ? Comment leur rendre hommage ?

« Le pays tout entier était saisi d’une fureur commémorative en faveur des morts, proportionnelle à sa répulsion vis-à-vis des survivants. »

Et c’est dans ce contexte qu’Albert et Édouard, histoire de se faire un peu d’argent et de se venger de l’ingratitude des Français, vont monter l’affaire du siècle : une escroquerie formidable … une escroquerie aux monuments aux morts !

J’ai dévoré ce roman avant de savoir qu’il aurait le Prix Goncourt – même si on s’en doutait fortement – et je ne suis pas déçue de ma lecture. Fresque cruelle des premières années de l’après-guerre, Pierre Lemaitre, aidé d’un style flamboyant, ne nous épargne rien : la description des gueules cassées, les rationnements, les horreurs de la gestion d’une montagne de cadavres à identifier, les magouilles et autres petits arrangements que les vivants vont orchestrer sur le dos des morts. Dans l’apocalypse des lendemains qui déchantent, Lemaitre nous a offert un roman parfait juste avant les commémorations de la Grande Guerre, histoire que les Français aient en mémoire que cette guerre ne fut pas qu’une victoire …

Si j’ai pu regretter quelques longueurs au milieu du roman – lassitude personnelle due au fait que j’attendais cette escroquerie aux monuments tout le long, alors qu’elle n’intervient que dans le dernier quart et que ce n’est pas forcément le thème central du roman mais bien l’aboutissement du discours de Lemaitre … – globalement le roman se lit à toute vitesse et on en sort le cœur au bord des lèvres.

Après ce livre, on ne peut plus voir les monuments aux morts et les commémorations de la même manière …

« … somme toute, une guerre mondiale, ça n’était jamais qu’une tentative de meurtre généralisée à un continent. « 

PS : un point dont je sais gré à Pierre Lemaitre : dans ses remerciements, il n’oublie pas les bibliothécaires de la BNF qui l’ont aidé dans ses recherches ! 🙂