la joie de vivre

Après Pot-Bouille et Au bonheur des Dames qui nous emmenaient au cœur de Paris, Zola revient à la province et même à la campagne profonde ! En effet, on y suit la petite orpheline Pauline Quenu, fille du charcutier que nous rencontrions avec le jeune Florent dans Le Ventre de Paris. Troisième roman qui échappe à l’entreprise annoncée, c’est-à-dire parler du Second empire, cette histoire ne s’inscrit dans une aucune date et ne compte aucune allusion aux problèmes politiques et sociaux. Ce roman-ci se situe en dehors de toutes les thèses sur l’hérédité ou l’importance du milieu. Pauline, riche héritière, est recueillie par sa tante et sa famille, « des êtres bons et honnêtes, placés dans un drame », et grandira tranquillement entre l’amour de son oncle et de son cousin Lazare, un raté qui lui mangera toute sa fortune avec des projets abracadabrants qui seront tous des échecs. Elle leur apporte « une bouffée de gaieté bruyante et saine, la gaieté d’une personne de raison que l’absurde met en joie. » Pauline, cousine de Nana, est son antithèse : c’est la figure de la douleur héroïque, qui sacrifiera sa fortune à son amour et pour finir, son amour lui-même pour l’homme qu’elle aime.

Pauline et Lazare, les deux figures principales du roman, qui se tournent autour durant plus de 15 ans, sans se trouver. Qui grandissent comme deux frères jusqu’à ce que la féminité de l’une se montre et fasse évoluer leur relation. A côté de la souffrance morale du fils, qui ne trouvera jamais sa place dans la société, on trouve l’oncle malade, qui joue également un rôle puisque Pauline devient également indispensable en tant que garde-malade : l’icône même de la souffrance physique. Enfin, la tante, quant à elle, est plus ambivalente : d’abord personnage positif qui adore sa petite nièce, elle devient, poussée par la pauvreté, vénale, injuste et mauvaise. Ne vous inquiétez pas, chassez le Zola, il revient au galop : si Pauline échappe au portrait d’une famille dénaturée, les autres récupèrent les défauts qu’elle n’a pas … Si elle-même n’est pas une Rougon-Macquart comme les autres, elle vit sous leur coupe et, de temps en temps, a des poussées : ainsi Zola avoue lui-même qu’elle a l’avarice dans le sang, mais qu’elle lui résiste (preuve qu’on peut bien venir à bout de l’hérédité !). « Tout se noyait au fond d’une pitié immense, elle aurait voulu pouvoir aimer davantage, se dévouer, se donner, supporter l’injustice et l’injure, pour mieux soulager les autres. C’était comme une bravoure à prendre la grosse part du mal de la vie. »

Mise en abyme de la ruine d’une famille et des aspirations du fils, la mer qui grignote la falaise au pied de la laquelle vivote le village est terriblement mais irrémédiablement l’ennemie. Elle représente la mort, dont Lazare a si peur. Mais elle est aussi l’amie, celle par qui on pense se sauver en essayant de la vaincre, de la dompter, ce à quoi vont s’efforcer nos deux apprentis chimistes, Pauline et Lazare. Amie ou ennemie, la mer est toujours là, offerte aux regards, propre aux rêveries romantiques des amours qui se cherchent sans se trouver.

Car La Joie de Vivre est aussi un roman d’amour, amour avorté, amour intéressé, amour naïf (comme tout amour ?), mais amour magnifique : celui d’une jeune femme qui est heureuse de vivre et prête à tout accepter de son aimé, le soutenant sans répit, proche en ceci d’une amoureuse moderne qui soutiendrait son mari dans toute entreprise. Pauline, femme moderne et cultivée, se rapproche plus du Saccard du Bonheur des Dames, intelligent et calculateur, que de tout autre personnage. Car finalement, si le vice anime les Rougon-Macquart, ils ne manquent jamais d’à-propos, d’intelligence et de connaissances …

En bref, un très bon Zola encore une fois, que j’élève au même niveau que La Fortune des Rougon et Au bonheur des dames, mes préférés. Un texte qui serre le cœur au fur et à mesure que nous voyons la fortune de Pauline s’envoler, et ses rêves s’enterrer plus profonds. Mais un texte qui remue face à cette figure parfaite, cette figure de la vertu, cette figure de l’abnégation, comme celle de Nana était celle de la dépravation, du vice.