le chant du monde

J’ai lu – il y a fort longtemps et comme tout le monde – Le Hussard sur le toit, texte dont je n’ai que très peu de souvenirs. Ce fut donc pratiquement une vraie découverte de Giono que j’ai fait avec Le Chant du monde, lu pour Le Club des Lectrices du mois de novembre. Nous avions choisi ce roman sur le thème des saisons, qui s’accordait particulièrement bien avec l’arrivée de l’hiver …

L’hiver est d’ailleurs presque un personnage dans ce roman : c’est un moteur de l’action – retrouver quelqu’un avant l’hiver – et il influe directement sur elle – tout est gelé, on doit attendre le printemps pour bouger … En effet, c’est parce que l’hiver arrive qu’Antonio, jeune homme du fleuve, accepte d’aider son ami Matelot, homme de la forêt, dont le fils n’est pas revenu d’une de ses missions de bûcheronnage. Or, avec le froid et la neige, il a peur de ne retrouver ni le radeau de bois, ni les traces de ce qui a pu arriver à son fils. Les deux hommes se lancent donc à sa recherche : ils remontent le fleuve et parviennent dans la vallée voisine, un pays noir, qu’ils ne connaissent pas mais où ils se sentent de suite malvenus. La vallée bruisse en effet de rumeurs de combats, d’un homme que l’on recherche, d’une fille enlevée … Très vite, ils font le lien avec le fils disparu et vont tenter de le tirer de ce mauvais pas …

Si je vous la raconte comme ça, on pourrait penser que c’est une histoire assez banale. Or, ce serait oublier les mots de Giono, et la manière dont Giono met en scène ces situations. Il me semble que c’est à cela qu’on reconnait la vraie littérature : sans ces mots, l’histoire n’aurait pas de valeur …

« Le besson, c’est mon fils, dit [Matelot], et c’est un homme aussi.
– Moins gros, dit Gina, un voleur de filles.
– Depuis quand ça se vole, dit Matelot, ça a des pieds, ça suit.
– Comme les voleurs de chiens, dit Gina. ça dit : « Viens » et ça promet.
– ça promet quoi ? dit Matelot
– Tout, dit Gina.
– C’est beaucoup, dit Matelot.

– ça paie à peine, dit Gina. »

Cependant, Jean Giono ne raconte pas seulement une histoire d’hommes, mais l’histoire d’un monde : un monde violent mais aussi fraternel, celui de paysan taiseux, de paysans amoureux, de paysans proches d’une nature qui est extraordinairement vivante. Antonio y est particulièrement sensible : homme fruste mais terriblement humain, il va connaître le passage entre l’amour de la nature et l’amour d’une femme, changement que Giono nous fait sentir en douceur, par de minuscules variations.

Giono c’est donc d’abord une langue, une plongée dans un monde à la fois dur et tendre. Une langue colorée, lyrique (marque des premiers romans de l’auteur) qui peut surprendre, qui demande un temps d’adaptation mais qui finalement nous apparaît comme indispensable pour rendre compte d’un monde désuet mais à la limite du merveilleux, qui nous donne envie d’un week-end à la campagne … Mais la nature peut aussi être dangereuse : l’Homme doit être sur ses gardes à tout moment pour y survivre. Les pêcheurs qui se noient, ceux qui meurent de froid sont légion …

Un récit puissant, au rythme des saisons, qui frappe par sa force évocatoire. Le chant du monde nous rappelle qu’il faut parfois s’asseoir, chercher le silence, et l’écouter, tout simplement.

« Peu peu, tout prenait corps et musique. La nuit était descendue. Des enfants couraient dans la ville en secouant des torches de lavande sèche. Une phosphorescence blême huilait les bonds du fleuve et ses détours gras éclairaient au loin la plaine comme des lunes. Tout le ciel tiède battait contre la fenêtre. On entendait vivre la terre des collines débarrassées de gel, et loin, là-haut dans la montagne, les avalanches tonnaient en écartant le brouillard, éclaboussant la nuit de gros éclairs ronds comme des roues. »