daffodil silver

Isabelle Monin est la preuve que la littérature française se porte bien, et surtout qu’elle est capable d’inspirer de magnifiques histoires, originales, et dotées d’un style impeccable. J’ai lu ce roman fortement incitée par un billet de ma copine George, qui m’a par ailleurs prêté ensuite le texte lui-même. Il a dormi un moment sur mon étagère puis, poussée par la nécessité, je me suis jetée à l’eau, impulsion que je n’ai pas regretté une seconde pendant 400 pages …

Cet article est donc l’histoire d’un coup de cœur. 

Le titre peut d’abord interpeller : Daffodil (le nom d’une fleur) Silver (Argent ?). Mais très vite, on comprend : Daffodil Silver est une jeune femme de quarante ans, que l’on découvre chez son notaire alors qu’elle doit recevoir un héritage de ses parents : « Je vous vois comme l’homme discret qui se tient derrière le rideau pendant toute l’action et n’entre en scène qu’après la mort des héros. Des secrets, vous êtes le tombeau. » Elle se confie donc à ce vieil ami de la famille pour expliquer ce que fut sa vie dans la famille Silver, une famille peu ordinaire.

Cependant, là où le titre est trompeur, c’est que ce roman n’est pas l’histoire de Daffodil, née dans une famille où toutes les filles portent un nom de fleurs, mais celle de sa tante Rosa, emportée trop tôt à 26 ans. Un deuil que sa sœur, Lilas, la mère de Daffodil, n’a jamais su accepter. Entraînant son mari et sa fille, elle se lance alors dans une formidable entreprise : celle de retracer la vie de Rosa dans un livre qu’il faudra lire en autant d’années qu’elle a vécu … Il s’agit de retranscrire tout ce que fut Rosa : de son rire à sa scolarité, de ses journées minutieusement consignées à ses mensonges, à ses projets. Mais ça ne va pas être si facile … « Elle hait ces écrivains impuissants, petits larbins de l’imaginaire qui ne sauront jamais décrire ce que fut la sensation de respirer le même air que Rosa, ces auteurs qui ne savent même pas inventer le mot pour dire son chagrin, l’obligeant à fabriquer celui, vulgaire, de soeurpheline. »

Et pourtant, malgré cet échec latent, la folie de Lilas va se transformer en entreprise rationnelle : elle crée la Fondation Rosa, le Prix Rosa, un laboratoire chargé de faire des recherches sur ce qui a pu tuer Rosa, etc. « Il a pris la possession de sa vie et de tout son temps. C’est un monstre mou si énorme qu’on n’en distingue aucun contour. Il occupe tout l’espace, l’entièreté de son existence et de son territoire, elle ne sais même pas si elle est à l’intérieur du monstre, avalée par lui, ou sur lui à l’arpenteur, petit géomètre qui mesurerait une planète avec un double décimètre.[…] La lubie d’une sœur endeuillée fait vivre des centaines de milliers de personnes. C’est ainsi que c’est produit l’inimaginable : en quelques années, la quête de Lilas est devenue universelle ; à travers les mille et un détails de la vie de Rosa, c’est l’humanité que l’on peut raconter. Le projet d’une sœur est celui d’une civilisation. »

De son côté, Daffodil, qui avait 2 semaines à la mort de sa tante, va être ballotée toute son enfance par la folie, il n’y a pas d’autre mot, de sa mère qui essaye de faire revivre une morte et délaisse les vivants. Une folie qui fait rêver Daffodil d’avoir une vie normale, une famille normale … « Une famille sans morts accrochés sur le dos, où l’on ne programme pas plus loin que la journée […] et où l’on ne convoque pas à longueur de temps un passé antérieur à la demi-journée précédente. » Et au fil des pages, on ne peut s’empêcher de prier pour que cette folie s’arrête. Pour que Daffodil puisse vivre une vie d’enfant, d’adolescente, d’adulte épanouie, et pas enfouie, écrasée par la figure d’une morte. On soupire, on se dit « quelle sottise ! », mais malgré nous, on est attiré par cette histoire complètement folle, par ce que le deuil peut avoir comme effet sur les gens, par ce que le deuil peut faire faire.

Un roman que l’on dévore, horloge arrêtée comme pour Lilas, et qui nous propulse au cœur du malheur humain, au cœur d’une histoire d’une sensibilité telle que personne ne peut y être indifférent, même sans avoir vécu une telle tragédie. daffodil