quattrocento

Le XVe siècle est le siècle d’or, le quattrocento, celui où la plus grande invention des temps modernes, l’imprimerie, va changer les modes de diffusion de la culture et sera l’instrument crucial de la modernité. Au cœur de ce siècle, Stephen Greenblatt nous fait rencontrer un curieux personnage : l’humaniste Le Pogge, increvable voyageur et découvreur de manuscrits, qu’il rassemble patiemment. Secrétaire de plusieurs papes, il utilise ce sauf-conduit pour accéder aux monastères et fouiller dans les recoins les plus obscurs.Ces derniers ont en effet les « principaux lecteurs, bibliothécaires, producteurs et conservateurs des livres dans le monde occidental. » Il n’était pas facile, en tant que laïc, de se voir ouvrir leurs portes. Et pourtant, Le Pogge réussit …

C’est ainsi qu’un jour, il tombe sur un morceau du De rerum natura, manuscrit du grand penseur romain Lucrèce. Les théories de ce dernier, qui se font le relais des idées d’Épicure plusieurs siècles après la disparition du maître, vont faire leur chemin dans le monde, et influencer des esprits tels que Machiavel ou Montaigne. En bref, elles vont être la porte d’entrée de la Renaissance dans toute sa splendeur, le point de départ de la redécouverte de la culture grecque et romaine, de la sagesse des antiques. « Nous sommes la mesure de toute chose » dit Epicure, et écrit Lucrèce. Et encore : « L’Univers n’a pas de créateur ni de concepteur. Les particules n’ont pas été fabriquées et ne peuvent être détruites. L’ordre et le désordre du monde ne sont pas le produit d’un plan divin. La Providence est le fruit de l’imagination. ». Or nous sommes dans l’Antiquité, où les dieux gouvernent tout. Et ce texte est redécouvert au cœur de l’Italie papiste. Je vous laisse imaginer la bombe qu’il fut lorsque le Pogge le sortit de l’oubli … Ce qui ne fut pas chose facile : lorsqu’une seule copie existe dans le monde, il s’agit de ne pas la perdre, et de la recopier rapidement …

« Le poème autrefois célèbre de Lucrèce ne doit sa survie qu’au hasard. Hasard qui voulut qu’une copie du De la nature se retrouve dans la bibliothèque de quelques monastères, ces espaces qui avaient banni la poursuite épicurienne du plaisir. qui voulut qu’un moine, travaillant dans quelque scriptorium au IXe siècle, ait recopié le texte avant qu’il moisisse à jamais. Qui voulut enfin que cette copie échappe au feu, aux inondations et aux dents du temps pendant 500 ans, jusqu’au jour de 1417 où elle tomba entre les mains de l’humaniste qui aimait à se faire appeler Poggius Florentinus, le Pogge Florentin. »

C’est l’histoire de cette découverte, puis de cette lutte, que nous raconte Greenblatt, en des termes accessibles mais néanmoins érudits, qui nécessitent une solide culture générale pour appréhender l’importance de la révélation.

Élu meilleur roman historique en 2013 par la rédaction du magazine Lire, ce texte m’a trompé un instant car je pensais avoir affaire à un vrai roman historique, alors que je le mettrai désormais, après lecture, dans la rubrique des essais. En effet, la préface le prévenait déjà, la longueur des chapitres, le mode de narration  me l’ont confirmé : rien de romanesque là-dedans, même si le propos lui-même est passionnant … Je n’ai pas vraiment été emportée comme cela peut être le cas chez Amin Maalouf, Gilbert Sinoué, Christian Jacq, qui nous propulse dans des aventures au sein d’une époque. Ici, Greenblatt conserve tout le long un regard d’historien, et non de romancier.Il n’y a qu’à voir le nombre de citations, de notes, d’appendices au texte … Et Le Pogge est toujours inscrit dans l’Histoire, jamais dans la fiction, même si l’auteur a bien dû combler les trous de la vie de ce personnage, dont on ne sait pas grand chose. Mais ce n’est pas pour autant un roman … Il a d’ailleurs reçu le Prix Pulitzer de l’essai aux Etats-Unis.

Je tenais à faire cette précision car il me semble que la présentation du texte, la couverture elle-même, sont trompeuses pour le lecteur. Au-delà de ça, c’est un texte époustouflant qui brosse en des traits très précis un tableau de l’époque : parle t-il des papes qu’il retrace leur histoire sur les dernières décennies, parle t-il de tel monastère qu’on a son historique. Au point que j’ai parfois été perdue dans ces digressions historiques, au point où je me suis demandée si l’auteur ne s’était pas perdu lui-même ! Mais il revient toujours au Pogge et à Lucrèce, nous dévoilant les bases de la philosophie épicurienne.

« Lucrèce est un guide idéal pour comprendre la nature des choses et façonner l’être afin que celui-ci vive sa vie avec plaisir et accueille la mort avec dignité. »

Qu’attendons-nous pour relire Lucrèce ?