du côté de castle rock

Choisi pour le Club des Lectrices, ce roman fut une belle occasion de découvrir cette auteur nouvellement nobelisée, que je ne connaissais pas avant que le comité Nobel ne mette son œuvre en lumière.

Du côté de Castle Rock occupe apparemment une place à part dans cette œuvre, puisque c’est le seul roman : au fil des ans, Alice Munro s’est en effet spécialisée dans la nouvelle, genre délicat et méconnu.

Ici, elle a récupéré des nouvelles précédemment écrites qui se rapportent à des sujets plus intimes : son passé, ses ancêtres qui ont émigré de l’Écosse au Canada au début du 20e siècle. Pour l’histoire de ces derniers, elle s’est servie des quelques bribes de connaissances transmises dans sa famille ou présentes dans des publications locales. Et puis, faisant œuvre de romancière, elle a imaginé ce qui a pu leur arriver, comment ils ont pu vivre leur situation de pionniers, comment ils se sont peu à peu intégrés à ce pays neuf.

Elle explique sa démarche dans l’avant-propos de ce livre : « Elle (la démarche) était plus proche de ce qu’on fait quand on rédige ses mémoires – j’y explorais une vie, la mienne, mais pas d’une manière aussi austère ni avec un respect rigoureux des faits. C’était moi-même que je plaçais au centre et j’écrivais au sujet de ce moi, le scrutant avec toute l’attention possible. »

C’est pourquoi ce texte est totalement atypique : la première partie correspond aux nouvelles éparses sur sa famille; la seconde partie est l’équivalent de ses mémoires, dans lesquelles elle décortique ce qui a été sa vie, son enfance.

Ce « roman » n’est donc qu’une moitié d’autobiographie, en partie fictive. Mais cette part fictive permet à l’auteur de mieux comprendre ses ancêtres, de mieux se comprendre elle-même. Et finalement, qu’importe si tout n’est pas vrai ? Ce qui est essentiel, c’est l’émotion mise dans ces lignes, une émotion transmise directement au lecteur par un art de conter maîtrisé et original.

J’ai pu aussi en effet apprécier la qualité de l’écriture de cette grande dame, pleine de poésie, qui est si adéquate pour exprimer la beauté de la campagne canadienne et les gestes les plus anodins de chacun – une qualité que j’attribue souvent aux nouvellistes.

Du point de vue du contenu même, nous découvrons une manière de vivre intéressante, inscrite dans l’histoire du pays, où la lecture occupe une place aussi importante que la culture de la terre pour ces paysans qui furent éduqués selon les préceptes de John Knox dont le but était qu’ils puissent lire la Bible. Pourtant, génération après génération, l’aspect religieux recule, et ne reste que le goût de l’étude et de la littérature.

D’un autre côté, par son histoire, qui s’étend des années 1950 – son enfance – aux années 1980, la narratrice dresse un panorama de l’évolution de cette société campagnarde : une société traditionnelle où chacun épiait tout le monde, où les moments d’intimité n’existaient pas, où la notion de loisirs est peu présente et l’idée de week-end inexistante. Et pourtant, c’est à son époque que cette société traditionnelle passe à la modernité : lors d’un travail sur une île de riches, elle découvre le tennis, le golf, l’oisiveté, l’électricité à toute heure, etc. Toutes choses qui commencent à peine à arriver dans des chaumières au lino usé et aux casseroles cabossées.

Avec finesse et intelligence, Alice Munro a produit un roman atypique qui m’a séduite et intéressée et qui est à conseiller pour découvrir l’œuvre de cette nouvelliste.