au pays jelloun

Ouvrier marocain immigré en France, Mohamed voit arriver le moment attendu par tant de travailleurs : la retraite. Mais il se rend compte qu’il n’a aucune envie de s’arrêter, de quitter l’usine où il travaille depuis tant d’années. Il ne se considère pas comme vieux et a l’impression qu’il pourrait travailler encore dix ans.

« Arrêter de travailler, rompre un rythme acquis depuis une quarantaine d’années, changer ses habitudes, ne plus se lever à cinq heures du matin, ne plus passer sa blouse grise, s’adapter à une nouvelle vie, changer de peau, de mentalité, faire mal à ses vieilles habitudes qui lui servaient de béquilles, qui lui donnaient ses repères, arrêter de travailler c’est apprendre à s’ennuyer gentiment, apprendre à ne rien faire sans tomber dans la tristesse. »

Alors le jour où il doit s’arrêter, il décide de rentrer au pays, comme d’autres l’ont souvent fait avant lui, et de construire une immense maison dans laquelle il pourra accueillir tous ses enfants. Ces derniers, nés en France, ne lui ont pourtant rien demandé et nous assistons avec tristesse au déclin de ce vieil homme qui se construit des châteaux en Espagne pour occulter le vide qu’est sa vie.

Le récit est construit comme un long monologue de Mohammed, qui en profite pour passer sa vie en revue, de son arrivée en France à la naissance des enfants en passant par toutes ces vacances qu’ils passèrent au bled, pour ne pas oublier leurs racines, au grand dam de ses enfants. L’amour qu’il a pour ses derniers le pousse à vouloir faire un dernier acte pour eux, au détriment de toute logique alors que, parallèlement il est conscient qu’il n’a jamais été proche d’eux, qu’il ne leur a jamais vraiment parlé.

Mais il s’excuse lui-même en expliquant qu’il a respecté les rapports traditionnels qu’ils auraient eu au bled : un père lointain, qui vérifie seulement les carnets de note, bien loin du traditionnel père de famille français qui emmène ses enfants se balader en forêt le week-end … Et le modèle français veut que les enfants se dispersent, et ne restent pas auprès des aînés au bled, à écouter leurs sages paroles …

« La famille s’était dispersée. Il se consolait en se disant : c’est ça la vie, on fait des enfants, on les gâte puis un jour ils s’en vont, à peine s’il se souviennent de nous, mais que faire, si nous étions au village, ils seraient tous là, sous mes yeux, là, nous sommes dans un pays impitoyable, il faut lutter tout le temps pour vivre, pour respirer, pour dormir en paix. « 

Petit à petit, on se rend compte que Mohammed n’a jamais vu l’immigration autrement que comme une longue pause à l’étranger, avant de pouvoir revenir au bled et de vivre sa vraie vie. « Le Maroc émigre avec vous, il vous suit, il vous guide et vous protège. » Or, c’est là que la rupture avec ses enfants va se consommer, car eux se considèrent comme Français d’abord, allant même jusqu’à gommer leur identité marocaine en changeant de prénom.

Lorsqu’il évoque ses enfants, il en vient aussi à parler de l’islam, qu’il a toujours respecté, même s’il n’en aime pas les dérives fanatiques. Un islam qu’il n’a pas réussi à transmettre à ses enfants.

« Ma religion est mon identité, je suis musulman avant d’être marocain, avant de devenir immigré; l’islam est mon refuge, c’est lui qui me calme et me donne la paix; c’est la dernière religion révélée, elle est arrivée pour clore un long chapitre que Dieu a commencé il y a très longtemps. Ici, ils ont leur religion et nous avons la nôtre. Nous ne sommes pas faits pour eux et ils ne sont pas faits pour nous. « 

Avec simplicité et humilité, le vieil homme déroule sa vie, portant un regard lucide sur ses compatriotes, sur leur rapport à la communauté, à l’argent. Il dépeint peu à peu la fracture entre Français et immigrés, dans leurs modes de vie et leurs valeurs : ainsi il se montre choqué lorsqu’un magrébin meure seul dans son appartement, ce qui n’aurait jamais pu se produire au bled …

« Mourir de solitude, ce n’était pas tolérable : les gens pensaient que ça n’arriverait jamais à des musulmans puisqu’ils appartiennent tous au même clan, à la même maison, la maison de l’islam, celle qui réunit les pauvres et les riches, les grands et les petits. »

Au final un texte tout en pudeur, original et touchant, à qui je peux néanmoins reprocher de sombrer un peu dans le fantastique à la fin, à la manière des contes africains, ce que j’ai trouvé dommage.

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prix lectrices 2014