le coeur de l'homme

Miracle ! Je viens enfin de terminer la trilogie de Jon Kalman Stefansson, deux ans après avoir découvert Entre ciel et terre, qui fut mon coup de cœur de l’année et mon choix pour Le Prix des Lectrices 2013. En 2012, j’ai lu le deuxième tome, La tristesse des anges. Et c’est donc Le cœur de l’homme, paru fin 2013, qui clôt ce triptyque magnifique, en beauté !

Pour l’occasion, j’ai relu mes deux articles précédents, que je trouve très complets, et je ne vais pas prendre le risque de me répéter.

J’ai retrouvé le même style impeccable, d’une poésie rare, qui m’a emportée encore sur plus de 400 pages. Néanmoins, ce dernier volume a ouvert de nouvelles pistes de réflexion. Nous retrouvons donc le gamin au début du printemps, à la fin de sa livraison de courrier bien loin de son pauvre village de pêcheurs. Il est recueilli par de généreux villageois qui l’aident à se remettre sur pied, puis peut enfin rentrer chez lui. Mais il est accompagné par de plus en plus de fantômes, et il n’a toujours pas trouvé de nouvelles raisons de vivre … jusqu’à ce que l’amour se pointe sous une forme inattendue.

« En résumé : elle a des cheveux si roux qu’on les voit distinctement même à travers les montagnes. Et pourtant ces montagnes n’ont rien d’une plaisanterie, elles sont épaisses et impitoyables, mais la couleur de ses cheveux les traverse sans peine pour lui parvenir et elle change tout. Elle transforme le ciel et la terre, tout se teinte de roux. »

Nous assistons ici avec plaisir au dégel : l’été est là, et les Islandais se réchauffent enfin au pâle soleil arctique (« Les étés d’Islande sont si brefs et capricieux qu’on dirait parfois qu’ils n’existent pas »). C’est le temps des salaisons, de la morue. Cela laisse peu de temps pour lire et rêver, et pourtant le gamin s’y accroche, grappillant chaque minute pour apprendre encore et encore auprès du directeur d’école alcoolique. Apprendre pour oublier l’hiver meurtrier. Apprendre pour ne pas connaître le même destin que son ami Barour et tant d’autres, dans un monde où « le poisson compte plus que la vie. »  Apprendre pour faire autre chose que remonter du poisson. Il lui faut donc maintenant vivre pour ne passe trahir soi-même, tout oser pour ne rien regretter.

« Il est à ce point dangereux de s’autoriser à rêver de passions, de tâches de rousseur et d’yeux profonds, à rêver au lieu de penser à lutter pour préserver la vie. C’est ainsi. On a l’esprit plongé dans un poème, on oublie sa vareuse et on meurt de froid. […] Voilà qui devrait nous enseigner quelque chose. Quelque chose à propos des dangers de l’amour, des dangers du poème. Et pourtant. Qui se souvient de ceux qui n’ont que rarement et peut-être jamais été distraits, qui ne se sont jamais perdus dans le rêve, qui au lieu de trouver l’étincelle sont devenus gris, pâles, et se sont peu à peu fondus à la monotonie, transformés en monotonie, disparaissant longtemps avant leur propre mort. […] Même si cela doit nous en coûter la vie, prématurément – prenons plutôt le risque, et vivons. »

J. K. Stefansson nous offre encore un splendide roman, qui complète parfaitement ses deux premiers, accomplissant un travail impressionnant de peintre de la nature humaine, autour du travail de deuil. Mais aussi et surtout, un sublime hommage à la littérature et à la poésie, présentes à chaque page.

Un roman qui aide à vivre.

J’ai eu du mal à dire au revoir à ce gamin que j’ai suivi sur plus de 1000 pages. Ce petit gamin qui a grandit tout au long de ces pages. Qui a du mal à vivre mais a tenu le coup, par la poésie et la littérature (sa recommandation : pour quitter le monde des rêves, chaque matin : lire un poème !). Il faut donc lui dire au revoir, à lui et à tous les autres personnages – comme la forte Andréa qui a le courage de changer de vie, dans un monde si codifié – en me promettant que ce n’est pas un adieu … Il y a des livres comme ça, qui m’accompagneront toute ma vie. Celui-là en fait partie, avec ses deux frères.