fatou diome

Salie est confrontée à une de ses plus terribles peurs : elle est invitée à dîner chez une amie, ce qu’elle a déjà refusé à plusieurs reprises, essayant de lui expliquer qu’elle n’aimait pas aller chez les autres … mais bien entendu, l’amie ne se sent pas concernée par ce mal-être, estimant qu’elle peut bien faire l’effort au nom de leur amitié. Salie entame alors une semaine de torture, où elle cherche toutes les excuses possibles pour s’esquiver. Mais c’est sans compter la voix de la Petite, celle qu’elle fut enfant, qui lui montre ses propres contradictoires, la met face à ses souvenirs, sans aucune pitié. «Autant que l’Atlantique, la mémoire d’enfance impose ses marées hautes auxquelles nulle digue ne résiste, pas même la haie d’une barbe blanche.»

S’engage alors un dialogue ahurissant entre le présent et le passé, ce dernier expliquant les névroses du premier. Et nous découvrons la vie de Salie, enfant illégitime d’une fille-mère – dominée par sa famille, en particulier son propre frère – qui ne fut jamais nulle part chez elle, qui a subi des choses horribles pour en arriver à devenir une jeune femme forte en apparence mais peu sûre d’elle et prête à s’écrouler à tout moment. 30 ans après, « grandir semble impossible ».

Roman d’apprentissage, roman du souvenir, roman de l’acceptation de soi, Fatou Diome réussit le tour de force de nous tenir en haleine pendant 500 pages d’introspection, alternant passé et présent d’une manière virtuose et prenante. Pendant 500 pages j’ai vécu dans la peau de Salie, pleurant avec elle, me laissant entraîner au cœur de son enfance africaine, qui ne lui a laissé pratiquement que des blessures, me révoltant avec elle, elle qui fut sauvée par les livres, les études et des grands-parents aimants.

Tantôt avec rage, tantôt avec douceur et humour, Fatou Diome nous livre un récit atypique (en partie autobiographique) qui m’a touché au plus profond du cœur, car il essaye de trouver un modus vivendi sur des questions comme la famille, l’amitié, la vie en société, allant parfois jusqu’aux réflexions philosophiques. Tout cela avec finesse et intelligence. « Devenir adulte, c’est oser se retourner et, enfin, faire face aux loups« , pour dompter l’enfance et avancer, enfin.

Un roman d’une énergie folle, qui secoue, déstabilise, en posant un regard d’enfant, réaliste et cruel, sur un monde d’adultes. Une manière d’accuser les adultes qui lui ont fait porter la faute de ses parents. Un roman qui ose dire (et dont elle prévoit qu’il sera d’ailleurs mal vu par sa propre famille, qui en est à l’origine). Et qui le dit bien, avec une mélodie, une musicalité qui a contribué à me séduire, grâce à son franc-parler, à sa manière directe d’interpeller, de rire même des pires choses.

« Grandir, devenir adulte, c’est peut-être admettre les vacillations de cet enfant en nous et considérer l’instinct de survie comme le support des supports, le phare qui brille dans l’océan des doutes, le mât sur lequel hausser la bannière des derniers espoirs. L’instinct de survie est cette flamme, donnée à tous, que chacun peut alimenter du bois à sa portée. (..) On peut manquer d’amis ou de famille, parfois, on manque de joie, de courage ou d’entrain, il arrive même qu’on accumule plusieurs de ses carences, mais la pire perte, c’est celle qui ôte le goût de vivre. Tant que persiste l’envie, l’horizon reste un toile qui invite à peindre ses rêves. Vivre c’est répondre à cet appel. »

Impossible de grandir est un livre qui aide à vivre, comme le dit l’auteur elle-même en répondant à la question du rôle des écrivains : « je me dis qu’ils nous aident à trouver un sens à notre propre navigation, à débusquer l’once d’espoir cachée dans toute tragédie. Ils nous rapprochent les uns des autres, car les joies et les peines qu’ils nous décrivent se partagent sous la nef de notre humanité commune. »

Pour aller plus loin : une interview de l’auteur sur ce roman