ru

« Quant à moi, il en est ainsi jusqu’à la possibilité de ce livre, jusqu’à cet instant où mes mots glisssent sur la courbe de vos lèvres, jusqu’à ces feuilles blanches qui tolèrent mon sillage, ou plutôt le sillage de ceux qui ont marché devant moi, pour moi. Je me suis avancée dans la trace de leurs pas comme dans un rêve éveillé où le parfum d’une pivoine éclose n’est plus une odeur, mais un épanouissement ; où le rouge profond d’une feuille d’érable à l’automne n’est plus une couleur, mais une grâce ; où un pays n’est plus un lieu, mais une berceuse. »

« Ru » signifie « berceuse » en vietnamien, la langue maternelle de la narratrice qui vit maintenant au Québec mais n’a jamais oublié son pays natal, le Vietnam, que sa famille a dû quitter précipitamment au moment de la guerre et de l’arrivée des communistes au Sud du pays. Elle se souvient de la fuite, des boat people, de leur arrivée au Québec. Mais elle se souvient aussi de son pays, de ses paysages, des gens qu’elle a croisés, heureux ou malheureux, qui ont subi durement la guerre, qui ont été arrachés à ce qu’ils connaissaient : mille vies qui ont sombré dans l’oubli.

En quelques mots, en quelques chapitres, elle esquisse le portrait d’un pays magnifique mais terrible. Le portrait d’un peuple qui a vu ses traditions exploser au nom d’une idéologie venue de l’Occident. Par petites touches, en quelques mots bien choisis, qui célèbrent la langue française, Kim Thuy nous propulse dans son enfance pour ne pas oublier, et pour que nous comprenions.

« Je me souviens d’élèves à l’école secondaire qui se plaignaient de leur cours d’histoire obligatoire. Jeunes comme nous l’étions, nous ne savions pas que ce cours était un privilège que seuls les pays en paix peuvent s’offrir. Ailleurs, les gens sont trop préoccupés par leur survie quotidienne pour prendre le temps d’écrire leur histoire collective. »

C’est effectivement le thème central : écrire pour se souvenir, pour dire cette histoire qui est tue, pour qu’elle ait sa place dans les manuels scolaires, pour comprendre la chance que l’on a de vivre dans un pays où l’Histoire n’est pas manipulée, où les livres sont accessibles, où la musique est reine.

Le va-et-vient entre présent et passé, du Vietnam au Québec, peut sembler un peu perturbant si on ne connait pas l’histoire de ce pays. Mais au final, son écriture trace un sillon, un ruisseau (un Ru, en français) et Kim Thuy nous offre un très beau premier roman sur l’exil, le déracinement, la mémoire. Un roman qui s’affirme comme une hymne à la liberté, et au bonheur.

« La vie est un combat où la tristesse entraîne la défaite », et où il s’agit d’être heureux « pour marcher jusqu’à nos rêves, jusqu’à l’infini. »