l'invention de nos vies

Aux États-Unis, Sam Tahar semble tout avoir pour lui : avocat réputé, chouchou de la presse, il est marié à la fille d’un homme riche et puissant, il a la fortune et deux beaux enfants.
Mais pour parvenir à cela, il s’est approprié l’histoire d’un ami juif, afin d’avoir ses entrées dans un monde où s’appeler Samir et être musulman est rédhibitoire. Très vite, les mensonges se sont accumulés, l’entraînant dans un tourbillon presque jouissif : « La vie comme une fiction à réécrire au jour le jour. Le roman dont il est le héros. Ces possessions qu’il s’invente. Et sa capacité à esquiver les coups, quelle que soit la violence de l’attaque. »

En France, son ami Samuel est un écrivain raté, marié à la femme aimée par Samir, qui est restée avec lui par pitié. « Il se sent vieux, il se sent vieillir, il est fragile ». Tout le contraire de Sam.

Et pourtant …
Car ces vies toutes tracées depuis vingt ans vont basculer du jour au lendemain après un simple coup de téléphone et une rencontre, qui remettront en question l’invention des vies que chacun s’est fait, en les faisant exploser violemment …

Aucun des deux hommes ne sont des saints : on les comprend sans pouvoir les approuver. On ressent leur besoin de mentir, de se mentir pour survivre, mais sans leur donner raison. Être juif, être musulman, c’est une manière pour eux de se protéger, alors que la société d’aujourd’hui leur refuse ce droit, en les forçant à être quelqu’un d’autre.
Deux hommes qui ont subi et souffert par l’obligation de réussir édictée par la société. L’argent, l’ambition, la fierté sont au coeur de tout, et leur seront fatal. Car la vérité parvient toujours à se faire entendre.
Quant à Nina, elle représente les femmes, victimes d’hommes impitoyables, pervers narcissiques qui se servent d’elle d’un mouchoir jetable, la poussant au final à se rebeller.

Ce roman est ahurissant : Karine Tuil a réussi un coup de maître avec cette histoire haletante où l’on sent le point de bascule qui va précipiter ce trio dans le gouffre. Elle a utilisé à la perfection toutes les données de la société actuelle : terrorisme, discrimination à l’embauche, communautarisme; dans un roman puissant que l’on ne peut pas lâcher. De la même façon, elle décortique ce qui a mené au drame, elle analyse avec une finesse incroyable chaque sentiment, chaque acte de ses personnages, mais sans que cela soit pesant pour le lecteur.

Tout cela avec un style fascinant, qui nous fait oublier les mots en suivant le rythme de la pensée de chaque personnage, tour à tour et sans transition. La fluidité du style fait le reste pour ce long roman, une fluidité améliorée encore par un procédé intéressant utilisant les slash entre certains mots, comme pour nous donner le choix entre la définition que l’on souhaite, comme si l’on pouvait inventer nous aussi notre propre histoire à partir de celle de Samuel / Samir. Ex : « son corps se dénoue, déminé, déchargé enfin des tensions, du poids de la culpabilité / du mensonge / de la honte / de l’enfance qui pèse des tonnes. »

Un texte qui nous interroge sur la vie que nous menons, sur la manière dont nous la menons, plus ou moins dans le mensonge, en cachant plus ou moins la vérité : avec ses personnages ni tous noirs ni tous blancs, Karine Tuil parvient à nous faire prendre conscience des pressions qui pèsent sur nous, qui nous influencent. Et nous incite ainsi à prendre notre vie en main comme Nina, Samir et Samuel.

(Un petit bémol : quel intérêt cela a t-il de créer des biographies imaginées de tous les personnages croisés, indiquées en note de bas de page ? Après en avoir lu 1 ou 2 j’ai fini par les zapper, et j’avoue que cela me laisse perplexe quant à l’objectif de l’auteur.)

Un roman qui laisse bien inaugurer de la littérature française en apportant quelque chose de neuf, de surprenant, du point de vue du style ET de l’histoire, un roman bien loin de la défintion qu’elle donne de la littérature contemporaine, par la bouche de Samir : « une littérature aseptisée, un peu molle, sans éclat ».

 

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