[Je republie cet article sur un roman de Garcia Marquez, en hommage pour ce grand écrivain qui vient de s’éteindre …]

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« Le jour où il allait être abattu, Santiago Nasar s’était levé à cinq heures et demie du matin pour attendre le bateau sur lequel l’évêque arrivait. »

Voici comment débute cette chronique insolite du grand maître de la littérature latino-américaine. Construite comme le résultat d’une enquête menée par un proche de Santiago Nasar, ce court et surprenant roman tente de démêler les raisons de l’assassinat d’un jeune du village, alors que tout le monde savait qu’il allait être tué :

« La plupart de ceux qui se trouvaient au port savaient qu’on allait tuer Santiago Nasar. »

Mais toute la tragédie du texte semble tenir à ces seuls mots :

« Personne ne s’était demandé si Santiago Nasar était prévenu, car le contraire paraissait à tous impossible. »

De là, la volonté de comprendre, de dénouer les fils, de laisser s’exprimer les habitants qui ont été témoin de tous les événements qui ont mené à cette mort annoncée.

« Durant des années, nous fûmes incapables de parler d’autre chose. Notre comportement quotidien, jusqu’alors dominé par la routine la plus linéaire, s’était mis à tourner autour d’une même angoisse collective. Les coqs de l’aube nous surprenaient en train de reconstituer la chaîne des nombreux hasards qui avaient rendu l’absurde possible; et il était évident que nous n’agissions pas par simple désir de percer le mystère, mais parce que personne parmi nous ne pouvait continuer à vivre sans savoir exactement la place et la mission que la fatalité lui avait assignées. »

C’est un roman désarçonnant, qui ne joue pas sur le ressort habituel du suspens puisque l’on connaît déjà la fin. L’important ici n’est pas tant d’en arriver à ce meurtre mais bien de tenter de comprendre pourquoi il a été accompli sans aucune opposition. La conclusion en est que l’inertie humaine, l’incrédulité, la paresse qui frappe un village entier peut être la cause de drames qui auraient pu être évités.

Pour en arriver à cette phrase merveilleuse, un gouffre abyssal de réflexion sur le rapport entre la vie et la littérature.

« Surtout, il lui avait toujours semblé injuste que la vie ait pu recourir à tant de hasards interdits en littérature pour qu’une mort ainsi annoncée ait pu se réaliser sans faux pas. »

… dans un roman (!), le personnage s’étonne donc que ce qu’il pense être la vie, et qui n’est qu’un récit, soit trop incongru pour être vrai et ne pourrait être utilisé en littérature, car celle-ci, pour être efficace doit maintenir un minimum de rapport avec la réalité.

Si on y retrouve moins le réalisme magique qui est la griffe de Gabriel Garcia Marquez, et dont le chef d’œuvre est son Cent ans de solitude, ce fut pourtant un récit qui a parfaitement répondu à mes attentes pour (re)découvrir la littérature colombienne dans le cadre de mon Tour du Monde en 80 livres.

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COLOMBIE

8/80