corneilles

Le jour de la naissance du fils Courge est le début d’un long calvaire pour lui : sa mère meurt en accouchant et son père, un sauvage qui fuit la société des hommes, devient en partie fou. La présence de « gens » dans sa tête le conduit à faire des expériences étranges – souvent dangereuses et douloureuses – dont l’acteur attitré est toujours son fils. Ce dernier, qui raconte son histoire face à un tribunal, subit et se tait … jusqu’au jour où il décide de voir si son père l’aime vraiment, s’il a vraiment un cœur …

« Me vint une fois la question que voici: aurait-il enfoui son chérissement pour moi dans la tombe avec mère ? Je mâchais ce penser: « Serait-ce donc faisable de mettre en terre le sentiment humain?  » Ce petit roman court a connu un énorme succès outre-atlantique et même au-delà du Québec natal de l’auteur. Il a même été adapté en film d’animation en 2012, avec les voix de Jean Reno et Lorànt Deutsch. Dans un monde idéal j’aurais aimé vous parler de ce roman en utilisant le même vocabulaire, mélange d’un patois archaïque et d’un québecois fort savoureux, qui demande de la concentration mais auquel on finit par s’habituer, à notre plus grand bonheur … Un style sans pareil, original, frappant, celui d’un illettré qui tente de comprendre le monde, en manquant pourtant de tout le vocabulaire nécessaire pour exprimer ses sentiments.

« Car s’il me faut aujourd’hui tourner pour vous les pages de mon existence, il me faudra aussi, par même occasion et pour mieux traduire mon récit, ouvrir le livre de la vie de père, si étroitement emmaillotée à la mienne. Cela afin de vous instruire meilleurement des circonstances où je fus conduit à achever mon prochain, puis enseigné de vocabulaire et, enfin, mené ci-devant vous et les membres de ce tribuneau pour trancher mon cas. »

En effet, au-delà du style, c’est l’histoire elle-même qui ne peut nous laisser indifférent : en quelques pages, le narrateur décrit un mode de vie hallucinant, un huis clos à la limite du monde civilisé dont il est tenu à l’écart pendant plus de 20 ans. Livré seul à un père à demi-fou, il supporte stoïquement car il n’a jamais rien connu d’autre. Seuls le conforte les morts qu’il voit apparaître, dont sa mère, qui lui donne la force de vivre et de survivre.

Au cœur de cette sombre forêt, Jean-François Beauchemin donne à son texte un petit air de conte à l’ancienne, comme une quête moyenâgeuse racontée avec les mots de cette époque, une quête de l’âme humaine. Par la bizarrerie du style, Beauchemin renforce l’originalité de cette confession, accentuant sa noirceur tout en la rendant plus supportable car racontée moins crument.

Un ovni littéraire émouvant et incontournable pour tout amoureux de la langue et de la littérature.