frontières

« Il ne savait pas de quel nom appeler ce qu’il cherchait à Canaan. […] Je ne sais pas, et j’en meurs ».

Fito Belmar est architecte et écrivain, vivant en Haïti. Nous sommes en 2011, après le séisme dévastateur. La majorité de la population vit dans des camps, comme celui de Canaan (100 000 âmes en 2011). La majorité de la population vit dans la misère et qui dit misère dit violences, corruption, prostitution … Un chaos dont certains profitent. Et Fito en fait partie : régulièrement, il se rend à Canaan pour s’adonner à un penchant pédophile dont il ne parvient pas à comprendre la raison, et qu’il ne se pardonne pas, mais sans pouvoir s’arrêter.

« Un homme qui a quelques moyens est recherché en Haïti, c’est un oiseau rare, un gros lot en pantalon. Le plaisir est sans limites, bon marché et à portée de main. Et comme l’argent avec lequel il achète ce plaisir facile fait vivre des familles, cet homme devient philanthrope et pilier de l’économie nationale, et tant mieux pour sa conscience. »

C’est alors que survient Tatsumi, jeune journaliste japonaise qu’il va devoir guider le temps de quelques jours. Et l’arrivée de la jeune femme va tout changer … 

Aux frontières de la soif fait partie de ces romans difficiles à chroniquer … D’abord parce qu’il aborde un sujet épineux, moralement condamnable, et dont les descriptions sont insoutenables. Ensuite parce que le personnage principal est méprisable, minable et qu’on ne peut lui donner aucune excuse. Enfin parce qu’il dresse un portrait malheureusement réaliste du désastre que fut le séisme pour un pays comme Haïti, qui avait déjà du mal à maintenir la tête hors de l’eau.

Sans pitié, Kettly Mars, une des voix majeures de la littérature haïtienne, nous place face à des réalités que l’on préfère occulter dans notre vie quotidienne, pour que cette vie reste vivable. Pour le supporter, Fito décide d’écrire sur Canaan, sur cet Enfer dantesque, comme si le formuler permettrait de mieux le comprendre.

« Et s’il écrivait Canaan ? Et s’il vomissait sur des pages blanches toutes ces douleurs, toutes ces émotions qui lui lacéraient la peau, cette immense misère humaine ? Ne serait-ce pas mieux que d’aller chez le psychologue ? « 

Car malgré sa dépravation, il croit en la possibilité de sauver ces enfants, de les épargner de l’appétit de vieux comme lui, pour leur redonner une humanité. Mais ce qu’il ne sait pas, c’est que ces filles ont décidé de se sauver elles-même, et de fuir, au péril de leur vie. Car elles n’ont plus rien à attendre des adultes …

Roman insoutenable, Aux frontières de la soif est pourtant un livre indispensable car il faut bien que quelqu’un, comme Fito le pense lui-même, le dise, le crie à la face du monde. Comme Kettly Mars le dit elle-même, « On ne peut pas écrire pour écrire surtout lorsqu’on vit dans un pays qui s’appelle Haïti ». Résolument réaliste, elle utilise donc l’écriture comme catharsis, comme antidote à la déchéance et à la dérive.

Et fait naître une littérature indispensable, même si on n’y adhère pas forcément …

 

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