winckler

Des fois il ne suffit pas de grand chose pour qu’une bonne lecture se transforme en coup de cœur … Malheureusement ce quelque chose manquait au Chœur des femmes, écrit par le médecin Martin Winckler. Et pourtant, pourtant … Pourtant j’ai été scotchée pendant plus de 500 pages, sans pouvoir m’arrêter, avec la prise de conscience que je lisais quelque chose de différent, de terriblement original …

Mais laissez-moi vous en dire plus !

Jean (prononcez Djinn !) est une interne brillante. N’ayant pu trouver de poste à sa hauteur avant la fin de ses études, son tuteur lui propose un dernier stage dans un service différent : la gynécologie, auprès du Dr Karma. Or Jean se destine à la chirurgie, pour laquelle elle s’est donnée durant toute sa formation – même si la chirurgie est plutôt réservée aux hommes, et qu’elle a dû se battre pour y arriver. Mais ce stage va changer sa vision des choses … car le service du Dr Karma est loin d’être un service « normal » : on y écoute vraiment les femmes, on les protège, on leur évite les jugements, les positions humiliantes. Or cela heurte tout ce que Jean a appris depuis le début de son internat, au contact de médecins qui faisaient peu de cas des patients, de leur douleur, de leurs états d’âmes.

« Les médecins qui veulent le pouvoir font tout pour l’obtenir. Ceux qui veulent soigner font tout pour s’en éloigner. »

Sur le fonds donc, Winckler nous propose une réflexion intéressante, sur des méthodes révolutionnaires, plutôt inspirées du modèle anglo-saxon auquel les médecins français ont souvent été fermés – et parfois seulement parce qu’ils ne parlaient pas anglais ! Et Winckler a un don pour les démontrer, à travers des portraits de femmes et des traitements qu’elles ont pu subir en tombant entre les mains de « docteurs » ou de « soignants » : le rôle des médecins c’est de soigner, celui des infirmières, de prévenir les souffrances. Or Karma défend une médecine qui allie les deux. Et petit à petit, Jean se laisse séduire par l’homme d’abord, puis par ses méthodes …

Alors certes, la plupart des discussions donnent froid dans le dos – surtout quand on est une femme – tant il ne semble n’y avoir aucun tabou, aucun sujet que Martin Winckler ne puisse aborder. Ce n’est pas un roman à mettre entre toutes  les mains, mais c’est un roman essentiel car il nous ouvre des possibilités inconnues en France, il nous fait voir nos médecins différemment …

Cependant, je trouve des choses à redire sur la forme : le roman est construit comme un vrai « chœur » alternant plusieurs voix de femmes nous débitant leur vie, et le quotidien du service de Karma. Le texte va donc crescendo au fur et à mesure de l’évolution de l’interne Jean. Pour le coup, cette construction est plutôt efficace. Ce qui le dessert, ce sont les récits de femmes à répétition, sur des pages et des pages : que ce soit lors de consultations, ou sur le forum animé par le docteur Karma, c’est une avalanche d’histoires toutes plus horribles les unes que les autres, et qui finissent par lasser. J’avoue que j’ai sauté pas mal de pages pour y échapper …

En bref, le roman est bon sur le fonds – même si la fin peut être critiquée sur son côté « deus ex machina » et « happy end » – mais laisse un peu désirer sur la forme, qui souffre je pense d’un trop plein d’enthousiasme de la part de l’auteur, doublé de maladresses d’un non-écrivain (qui alternent avec des passages très bien écrits, très forts, comme les poèmes de complaintes des femmes, des mères …).

Mais la voix de Martin Winckler est malgré tout une voix qui compte, et il a produit un roman-pamphlet efficace qui devrait être incontournable pour tous – hommes et femmes !

Pour en savoir plus : une interview de l’auteur sur son roman. Passionnante !

 

prix lectrices 2014