liseur

La vie n’est pas facile pour Guylain Vignolles : au-delà de son patronyme qui est une blague à lui seul (combien de Vilain Guignol a-t-il entendu …), il vit seul, fait un boulot qu’il déteste et appelle sa mère tous les jeudis en lui faisant croire qu’il a un travail prestigieux dans l’édition.

Un demi-mensonge car en réalité il travaille dans une usine d’un genre particulier : celle qui traite les livres à pilonner, les invendus, les superflus, les échecs commerciaux … Et jour après jour, il doit dompter cette machine destructrice qu’il déteste et dont il a l’impression qu’elle lui arrache un petit bout d’âme à chaque fournée de livres qu’elle avale.

« La Chose était là, massive et menaçante, posée en plein centre de l’usine. En plus de quinze ans de métier, Guylain n’avait jamais pu se résoudre à l’appeler par son véritable nom, comme si le simple fait de la nommer eut été faire preuve envers de reconnaissance, une sorte d’acceptation tacite qu’il ne voulait en aucun cas. Ne jamais la nommer, c’était là l’ultime rempart qu’il était parvenu à ériger entre elle et lui pour de pas définitivement lui vendre on âme. La Chose devrait se satisfaire de son corps et de son corps seulement. Le nom gravé à même l’acier du mastodonte dégageait des relents de mort imminente: Zestor 500, du verbe zerstören qui signifiait détruire dans la belle langue de Goethe. « 

Alors comme pour s’excuser auprès des livres qu’il détruit impitoyablement – ou en tout cas qu’il contribue à détruire chaque jour – il en récupère quelques pages, au petit bonheur la chance. Et tous les matins dans le RER, au milieu de banlieusards à moitié endormi, il se transforme en liseur. Le Liseur du 6h27.

« Pour tous les voyageurs présents dans la rame, il était le liseur, ce type étrange qui, tous les jours de la semaine, parcourait à haute et intelligible voix les quelques pages tirées de sa serviette. Il s’agissait de fragments de livres sans aucun rapport les uns avec les autres. Un extrait de recette de cuisine pouvait côtoyer la page 48 du dernier Goncourt, un paragraphe de roman policier succéder à une page de livre d’histoire. Peu importait le fond pour Guylain. Seul l’acte de lire revêtait de l’importance à ses yeux. »

Au fil des pages qu’il lit, il fait figure de magicien, celui qui sublime le quotidien, le temps de quelques minutes: « Peu importait le fond pour Guylain. Seul l’acte de lire revêtait de l’importance à ses yeux. Il débitait les textes avec une même application acharnée. Et à chaque fois, la magie opérait. Les mots en quittant ses lèvres emportaient avec eux un peu de cet écœurement qui l’étouffait à l’approche de l’usine. « 

Bref, Guylain vit dans une routine certes originale, mais une routine quand même. Jusqu’à ce jour où il tombe sur une mystérieuse clé USB dans le RER. L’ayant ouvert, il se retrouve face à un manuscrit original, le récit d’une jeune femme désabusée … dame-pipi dans un centre commercial !

« On attend d’une dame-pipi qu’elle nettoie, pas qu’elle écrive. Les gens peuvent concevoir que je fasse des mots fléchés, des mots croisés, des mots mêlés, des mots cachés, des mots enfermés dans toutes sortes de grilles. Ces mêmes gens peuvent également admettre que je lise à mes heures perdues des romans-photos, des hebdos féminins, des magazines télé, mais que je pianote de mes doigts abîmés par l’eau de Javel sur le clavier d’un ordinateur portable pour y coucher mes pensées, ça, ça leur interpelle l’entendement. Pire, ça porte à suspicion. Il y a comme un malentendu, une erreur de casting.
Il a fallu que je me rende rapidement à l’évidence que les gens n’attendent en général qu’une seule chose de vous : que vous leur renvoyiez l’image de ce qu’ils veulent que vous soyez. « 

Des réflexions légèrement copiées sur L’élégance du hérisson, de Muriel Barbery avec sa célèbre concierge qui cache également bien son jeu … Mais ici Julie est encore belle et jeune, et malgré tout prête à aimer …

La rencontre entre ces personnages – discrets mais hauts en couleur dans leurs richesses cachées – est bien sûr inévitable !

Au final, un petit roman qui se lit à toute vitesse, un sourire aux lèvres, tant on a hâte d’arriver à la conclusion de cette histoire d’amour, fraîche et reposante, loin des fracas de passions compliquées et à rebondissements. Un conte de fée dont on ne disséquer la magie, juste l’apprécier. Un texte sur lequel je ne peux donc épiloguer longtemps mais que je ne peux que vous inviter à lire ces quelques 200 pages ensoleillées (sur la plage, ce serait parfait !) qui nous font sentir qu’on est heureux d’exister, et que l’espoir est toujours possible.

Merci aux éditions Au Diable Vauvert pour la publication de ce petit texte qui fait du bien.