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Il y a des livres que j’oublie dès que j’ai tourné la dernière page. Il y a des livres dont je me souviens comme si je venais de tourner la dernière page. Lu il y a mois désormais, j’ai le sentiment que Ce qu’il advint du sauvage blanc fera partie de la seconde catégorie. Goncourt du Premier roman en 2012, il faut bien avouer que François Garde signe un ouvrage de maître, profond, maîtrisé et passionnant, inspiré d’une histoire vraie.

Prenant place au milieu du XIXe siècle, le récit est construit sur une alternance de deux histoires : celle de Narcisse Pelletier, simple matelot qui se retrouve du jour au lendemain abandonné sur une plage australienne, et dont nous suivons l’évolution jusqu’à l’oubli de son propre nom ; et celle d’Octave de Vallombrun, membre de la Société de Géographie française qui va se charger d’un Narcisse devenu sauvage, après 18 ans d’une vie dont on ne sait rien … Octave fait de Narcisse son sujet d’étude de prédilection, le ramenant petit à petit vers la civilisation et racontant ses progrès au Président de la Société, dont il est l’ami. Le premier explique donc comment Narcisse est devenu sauvage ; le second comment il est redevenu blanc – partiellement.

On découvre ainsi un Robinson d’un nouveau genre, un Robinson qui ne s’habituerait pas si facilement que ça à la vie « civilisée ».

« Le sauvage blanc, muet, effrayant, est devenu ce compagnon de voyage souriant et réservé qui n’attire pas l’attention. […] Qu’est-ce qu’un sauvage ? Et si Narcisse était devenu complètement sauvage, quel jour et à quelle heure est-il redevenu civilisé ? Que nous apprend son apprentissage sur le fait même d’apprendre ? »

Le roman interroge donc, habilement mais d’une manière lancinante, sur ce qui fait l’humanité d’un homme : son éducation, ses sentiments ? Finalement personne n’a de réponse car Narcisse restera muet jusqu’au bout, tant sa vie est séparée en deux blocs, dont il ne peut supporter les deux facettes en même temps en lui.

« Avant … Avant ce n’était pas Narcisse … […] Et après … après ce n’était plus Narcisse. […] Parler, c’est comme mourir. Mourir de ne pas pouvoir penser à la fois ces deux mondes. Mourir de ne pas pouvoir être même temps blanc et sauvage. « 

En analysant ce retour à la civilisation, c’est finalement la naissance de l’anthropologie que l’on voit pointer, tout doucement en la personne d’Octave et à travers la plume simple mais élégante de François Garde, déjà écrivain accompli. Ce dernier décrypte parfaitement les remous et les tensions qu’a pu provoquer le simple retour de Narcisse, au cœur des débats intellectuels de l’époque où la morale et la religion occupent une place prépondérante.

Alors certes François Garde a pris des libertés avec la véritable histoire de Narcisse Pelletier que ce dernier a lui-même raconté à un certain Constant Merland, en particulier sur la tribu aborigène qui a recueilli le jeune marin, mais ce texte a bien valeur de roman et non pas de biographie : l’objectif de Garde était – d’après moi – davantage de constituer un cadre pour ses réflexions autour de l’humanité que de faire oeuvre de biographe fidèle. Pour les curieux, il est toujours possible de s’attaquer à une des sommes écrites sur les aborigènes d’Australie.

Mais pour les humanistes et les amateurs de littérature, vous pouvez vous en tenir à  ce magnifique roman qui pose des questions toujours d’actualité, et que je mets immédiatement dans mes livres à relire et à offrir !