roi édouard

Angleterre, début du siècle. Édouard VII remplace la sévère Victoria. Petit à petit, la noblesse et les classes s’affranchissent de son influence : une ère de liberté et de modernité souffle sur le pays. Pourtant deux jeunes gens, Sebastien et Viola, enfants de l’aristocratie dorée, souffrent de l’immobilisme de leur classe : ils se rendent compte que l’intérêt des leurs se limite aux potins et aux histoires de mariage. Leur vie est toute tracée.

« Mon cher enfant, votre vie a été tracée le jour de votre naissance. Vous êtes allé dans une école préparatoire, puis à Eton, puis à Oxford; maintenant, vous entrerez dans les Gardes. Vous aurez beaucoup d’histoires d’amour, la plupart avec des femmes du monde mariées; vous fréquenterez les maisons dont on parle; vous aurez un rôle à la cour; vous porterez un uniforme blanc et rouge, qui vous ira très bien; vous serez courtisé et persécuté par toutes les mères de Londres »

Nous observons ce monde à travers les yeux de Sebastien, curieux mais blasé, se détachant peu à peu de ce monde faux, hypocrite, inutile, et oisif.

« Rien n’arrive, dit Sébastien avec violence, les jours se suivent et se ressemblent tous. »

De son côté, sa sœur Viola se rebelle contre l’autorité d’une mère étouffante, qui refuse de voir que sa fille a grandi, pour la simple raison que cela signifierait la fin de sa jeunesse à elle. Pour éviter cela, elle se concentre sur le mariage de cette dernière, sans la consulter le moins du monde.

« À propos des mariages : on savait malheureusement que toutes les jeunes filles ne pouvaient faire de brillants mariages et que certaines devaient se contenter de gentlemen fort honorables dont l’Angleterre est pourvue en quantité très satisfaisante. Les sœurs de Lord Roehampton s’étant rendu compte, vingt ans plus tôt, que les couronnes et les plus haut titres ne leur étaient pas destinés, avaient suivi l’exemple de beaucoup d’autres soeurs bien nées, mais trop nombreuses, et, l’une après l’autre, avaient accordé leur main à des gentlemen terriens qui n’étaient pas fâchés d’épouser une fille titrée, et qui, en retour, les faisaient maîtresses d’un agréable château construit sous le roi George, et d’une maison à Londres avec, si possible, un porche dorique « 

Un porche dorique. Voilà ce dont rêve le Londres bourgeois. Un rêve auquel on peut accéder par le mariage, d’où les milliers de petites combines qui prennent forme dans l’ombre des boudoirs.

Comme dans Haute société et dans les nouvelles d’Infidélités, Vita Sackville-West excelle dans l’analyse fine et la dénonciation mordante des travers de la société de début de siècle, au cœur de laquelle elle a grandi. Sans crise ni larmes, elle décrit une société qui est prête à s’effondrer de l’intérieur, une société presque mûre pour la Première guerre mondiale et le bouleversement des rapports sociaux. Dans ce fracas, il n’est pas facile de concilier l’ordre (symbolisée par la mère) et la liberté (symbolisée par un personnage atypique, une sorte de Sebastien devenu vieux, qui a choisi l’aventure et porte un regard insolent et drôle sur ce monde dont il fait pourtant encore partie.

A la manière d’Edith Wharton de l’autre côté de l’Atlantique, ce genre de roman fait revivre pour nous un monde oublié mais fascinant, celui de l’avant-guerre, de l’avant-cataclysme.