bruit et fureur

Life […]: it is a tale
Told by an idiot, full of sound and fury
Signifying nothing.

Le Bruit et la fureur est le texte qui a rendu William Faulkner célèbre auprès du public et de la critique. Par la même occasion, il en a profité pour dynamiter la littérature américaine en produisant ce roman atypique, oppressant, déstabilisant.

Dans un Sud traditionaliste, une famille se déchire sur trois générations : Jason Compson et sa femme Caroline ; leur fille Candace (ou Caddy), et leurs trois fils, Quentin, Jason et Maury (qu’on appellera plus tard Benjy pour qu’il ne souille pas le nom de son oncle Maury Bascomb) ; Quentin enfin, la fille de Caddy. Autour d’eux trois générations de « nègres » : Dilsey et son mari Roskus ; leurs enfants, Versh, T.P. et Fron ; plus tard, Luster, fils de Frony.

Établir ces relations et cette généalogie peut paraître simple comme ça, mais ce n’est pourtant pas la moindre des embûches que Faulkner dresse sur le chemin de son lecteur : il ne nous livre aucune clé, et c’est seulement par une lecture approfondie de chaque phrase que l’on parvient à comprendre ce qui lie les personnages entre eux. Un exercice rendu d’autant plus difficile que l’auteur mêle allégrement les époques, et que certains des personnages portent des prénoms identiques …

Autant vous dire que j’ai ramé sur les cent premières pages. D’autant que la structure du récit rajoute à la difficulté de lecture, car il est articulé en longues parties, racontées par trois personnages différents, sur trois registres différents : Benjy Compson, un homme attardé; Quentin Compson, un étudiant de Harvard mélancolique ; Jason Compson, le frère cynique des deux personnages précédents.

Trois frères qui sont le pivot de la famille, trois caractères violents, indomptables. Trois hommes autour d’une femme, le personnage principal mais qui n’a pas le droit à la parole : Caddy, objet de l’affection quasi-animale de Benjy, de l’amour incestueux de Quentin et de la haine farouche de Jason. La quatrième partie, sans narrateur interne, est centrée sur une des domestiques de la famille, « témoin résignée des extravagances des Blancs », qui assiste à la chute de la famille Compson.

Or nous entrons dans le texte par le récit de Benjy, et nous sommes directement plongés dans son esprit où voguent des souvenirs confus, où se mêlent les époques. Un chaos qui impacte l’écriture en profondeur : « je suis ne pleure pas je suis une fille perdue de toute façon tu n’y peux rien une malédiction pèse sur nous ce n’est pas notre faute est-ce que c’est notre faute »

Il nous faut les deux cent pages suivantes pour comprendre ce à quoi se rapporte chaque souvenir. Une fois ce travail fait, cela devient presque facile …

A la fin de cette lecture, je me suis retrouvée face à un sentiment complexe, à la fois un peu perdue mais avec la sensation que j’avais lu quelque chose d’inénarrable, d’inimitable. Je l’ai terminé, épuisée mais heureuse d’en être venue à bout. A travers trois cent petites pages, Faulkner a écrit un texte plein de bruit et de fureur, celui d’âmes tourmentées que seule la mort laisse en paix. Un chef d’oeuvre.

Note :

Toute mon admiration pour le traducteur qui a dû suer sang et eau pour rendre toute la puissance de ce livre … !