soldeur

Quoi de plus anodin que de se débarrasser de quelques livres superflus qui encombrent une bibliothèque pléthorique ? Qui croirait qu’une telle décision puisse changer le cours d’une vie ?

C’est pourtant ce qui va arriver au narrateur de ce « roman » (mais peut-on vraiment appeler roman ce texte atypique ?). Biblio-boulimique, cela fait des dizaines d’années qu’il se constitue une formidable bibliothèque, livre par livre : du roman policier à la philosophie en passant par des livres pratiques sur la gastronomie, le sport ou l’Histoire. Alors qu’il voulait seulement se débarrasser de quelques bouquins pour faire un peu de place, il se rend chez un soldeur qui les lui reprend pour une bouchée de pain. C’est là qu’il rencontre une jeune fille qui va le bouleverser et le conduira à se débarrasser petit à petit de toute sa bibliothèque …


Aventure a priori un peu folle, roman initiatique à sa façon, ce texte n’est pas que ça : c’est avant tout un véritable hommage aux livres qui nous accompagnent toute notre vie, même s’ils nous encombrent aussi parfois. « C’est sur un livre que s’endort la jeune fille, bien avant d’imaginer qu’un jour elle partagera son lit. C’est plongé dans un livre que le patient conjure son angoisse dans la salle d’attente du médecin. C’est dans le livre que le prisonnier tente de se libérer de sa geôle. C’est en s’emparant d’un livre que le bébé apprend qu’il y a des signes qui lui sont interdits et promis. C’est par le livre et l’histoire lue chaque soir que l’enfant trouve le sommeil. C’est par le Livre que l’homme s’élève à Dieu. Ces rencontres seraient-elles si futiles que jamais il n’en serait question ? »

En tant que lectrice, j’ai d’abord été intéressée par la couverture et le sujet de ce roman. Mais très vite, je me suis rendue compte que le terme de « roman » n’était pas celui qui lui convenait le plus : il se transforme très vite en un catalogue de titres, et en un étalage de confiture et de savoirs de la part du narrateur. Alors certes, sa nostalgie est attendrissante mais il n’empêche que j’ai eu du mal à comprendre comment on peut se défaire aussi facilement de ce qui a été notre vie si longtemps. Une nostalgie qui ne résiste pas à l’obsession du narrateur pour le soldeur (« Il avait l’impression d’être un junkie qui suppliait qu’on lui vendît sa dose. »), qui l’attire encore et encore.

« Les livres sont faits pour circuler, pour être donnés, prêtés. Volés, même. Il faut qu’ils passent de main en main, de corps en corps. Ils ne vivent qu’à l’acte de leur lecture. Un livre qu’on aime, c’est le visage de qui vous l’a conseillé, la voix de celui qui vous l’a offert. Le square où on s’est assis pour le commencer, le temps qu’il faisait ce matin là, peut-être même comment vous étiez habillé. C’est le souvenir vivace, dès les premières lignes, de la rencontre. Et, sitôt la lecture achevée, le désir de l’offrir à qui vous aimez. « 

Il laisse donc les livres circuler et peu à peu il respire mieux, il sent que la vie revient. Mais si on s’amuse au début de ce grand nettoyage, la lassitude reprend vite le dessus et l’on se demande ce que ce texte peut réellement nous apporter au-delà de la réflexion plus générale qui le sous-tend : l’éternel combat entre le pouvoir des livres et le pouvoir de la vie.

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Quelques autres citations sympathiques :

« Au fond, chaque lecteur était une sorte d’auto-stoppeur, pouce levé devant la couverture d’un livre, et acceptant par avance de s’embarquer sans rien savoir de qui le conduirait, pour quelle destination, selon quel trajet.
Une lettre, une seule, distinguait livre et libre. « 

« Se libère t-on de soi quand on se libère des livres qui vous ont fait soi ? Leur présence aide t-elle à vivre, ou empêche t-elle de vivre ? Une bibliothèque est-elle ouverture au monde ou forteresse assiégée ? Le livre, un baptême, ou une épitaphe ? « 

« C’était donc ça, une bibliothèque. Une infinie toile d’araignée où tout se laissait prendre. Un labyrinthe apparent où on ne se perdrait jamais tout à fait, chaque livre faisant signe à un autre, puis à un autre, dans une chaîne où il était rare qu’on ne retrouvât pas au moins un maillon familier. Une grille géante de mots croisés où si quelques-uns pouvaient se deviner par leur définition, d’autres, plus nombreux, apparaissaient peu à peu par l’indice de quelques lettres qu’il suffisait de compléter… « 

« Un livre, c’est toujours l’histoire d’une rencontre. Imaginez ce que deviendrait mon travail s’il nous fallait donner un prix à la charge affective ou émotionnelle que recèle chaque livre apporté par un client. »

« Je crois que c’est comme l’effort physique, quand les gens décident de courir tous les jours. Au début, on est concentré sur l’effort, c’est plutôt pénible. Et peu à peu, à force d’entraînement, on s’habitue, c’est moins douloureux. Et puis ça devient n besoin, sans qu’on s’en rende compte. A force de lire, on lit mieux, on lit plus vite … Et puis tout le reste, ce sont des banalités :oui ça repousse les murs. Oui, ça permet de plonger dans d’autres mondes, dans d’autres histoires que la sienne et oublier ce qu’elle peut avoir de médiocre. »