L’auteur

D’origine islandaise, Jon Kalman Stefansson (né en 1963) a fait des études de littérature, puis a enseigné quelque temps dans divers établissements. Il fut brièvement bibliothécaire, et il se consacre désormais à l’écriture.

Le livre

Quand j’ai parlé la semaine dernière du fait que la littérature pouvait changer le monde … ici la force de la littérature est telle qu’elle peut tuer ! « Lire des poèmes vous met en danger de mort ». En effet, Barour, un marin islandais, pris par un texte poétique avant de partir à la pêche, oublie sa vareuse censé le protéger contre les vents et la neige islandaise. Il ne reviendra pas. Ce récit est le travail de deuil de son meilleur ami, « le gamin », hébété par cette disparition absurde qu’il ne comprend pas. « Les sanglots apaisent et soulagent, mais ils ne suffisent pas. On ne peut les enfiler les uns derrière les autres et les laisser s’enfoncer comme une corde scintillante dans les profondeurs obscures afin d’en remonter ceux qui sont morts et qui auraient dû vivre. »

Ce que j’en ai pensé

J’avais repéré ce livre au moment du Salon du Livre de mars sur les littératures nordiques, et justement ma tante me l’a prêté la semaine dernière ! Au début je me suis dit : mince ça tombe mal, je viens juste de lire un autre livre sur des marins (Pêcheur d’Islande de Pierre Loti), et c’était déjà assez déprimant …Au regard de la quatrième de couverture, cela n’avait pas l’air beaucoup mieux ! et pourtant … je me suis quand même lancée !

C’est un livre glacial (non réellement j’avais vraiment froid au moment où je lisais le récit de la tempête au début …) et dont pourtant la poésie qui en émane, tout au long de l’histoire, m’a réchauffé le cœur. Chaque mot est à sa place, bien choisi. La traduction est excellente, le vocabulaire riche et j’ai eu l’impression d’avoir élargi ma gamme de sentiments pendant cette lecture. Cette très grande qualité d’écriture contraste tellement avec certains textes contemporains que cela me rassure : il y a encore des gens qui écrivent très bien et qui ont un tel don d’évocation et de vie que j’en suis revenue, comme dans mon enfance, à penser que les écrivains sont des magiciens.

C’est un véritable récit d’apprentissage, dans lequel le lecteur apprend et change tout au long du récit de la même manière que le personnage. On se sent extrêmement proche de lui (ce qui change de ces romans franco-français narcissiques où les auteurs nous font part de leurs élucubrations et du moindre détail de leur vie dont on a proprement rien à faire). Bref.

Après la mort de son ami, la longue remontée à la vie du « gamin » est dure et violente. Chaque matin, « il lui faut découvrir la raison pour laquelle il vit, mais, avant tout, s’il a sa place au sein de cette existence. » Et c’est finalement la parole, le récit qui va lui permettre de cicatriser cette douleur : « Le gamin a décrit les yeux de Barour. Il fallait qu’il les dépeigne, leur insuffle à nouveau la vie, les fasse scintiller une fois encore. » Les mots ont le pouvoir de ressusciter les morts, le temps de leur dire adieu; et de fixer leur image une dernière fois.

« Certains mots sont probablement aptes à changer le monde, ils ont le pouvoir de nous consoler et de sécher nos larmes. Certains mots sont des balles de fusil, d’autres des notes de violon. Certains sont capables de faire fondre la glace qui enserre le coeur et il est même possible de les dépêcher comme des cohortes de sauveteurs quand les jours sont contraires et que nous ne sommes peut-être ni vivants ni morts. »

J’ai le sentiment d’être loin d’avoir épuisé toutes les significations de ce livre. Contrairement aux textes que j’ai lu dernièrement, l’auteur ne joue pas sur un pathos facile qui fait pleurer en deux minutes. La note de fin est d’ailleurs plutôt optimiste, et c’est en ça que je vois un grand texte de la littérature. Une chose est sûre, il m’a profondément secoué et bouleversé,  et j’en resterai durablement marquée.

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