« Nous autres » est une des premières dystopies de l’histoire, qui a fortement inspiré le 1984 d’Orwell et Le Meilleur des mondes de Huxley. Le roman intervient au cœur des débats qui entourent la naissance du système soviétique. En URSS, la publication de ce livre a été interdite en 1923. En butte à la censure stalinienne, Zamiatine s’est ensuite exilé à Paris en 1931.

Le roman prend la forme d’un journal d’un homme du futur (on ne connait pas le siècle avec précision) nommé D-503. En effet, dans ce monde, les hommes ne portent des numéros (ils ne sont plus d’ailleurs appelés « homme » mais « numéro« , ce qui résonne très étrangement à la lecture.) Le travail de D-503 consiste à fabriquer l’Intégral, un vaisseau spatial destiné à convertir les civilisations extraterrestres au bonheur, que l’État unique prétend avoir découvert.

L’idée de base est la suivante : il n’y a plus d’individus, seulement des numéros tous égaux régis par un État unique qui les convainc de leur apporter le bonheur. Pour cela, la vie de chacun est réglée avec minutie, y compris les moments d’intimité dont il faut faire la demande quelques heures auparavant.

Ainsi, la planète toute entière se lève à 7h. Déjeune à 8h. Et va travailler à 9h. Très précisément. D-503 évoque à ce propos l’instigateur philosophique de ce système, Charles Taylor : « Certes, ce Taylor était le plus génial des anciens. Il est vrai, malgré tout, qu’il n’a pas su penser son idée jusqu’au bout et étendre son système à toute la vie, à chaque pas, à chaque mouvement; il n’a pas su intégrer dans son système les 24h de la journée. »  L’État unique de Zamiatine l’a fait, pensant atteindre ainsi une perfection puisque les inégalités n’existant plus, les différences entre les hommes non plus. Un numéro n’est plus qu’une partie d’un tout : « Une distinction naturelle : la tonne est le droit et le gramme, le devoir. La seule façon de passer de la nullité à la grandeur, c’est d’oublier que l’on est un gramme et de se sentir la millionième partie d’une tonne. » Avec ce « nous », les hommes peuvent réellement exister, être heureux, ils ne sont jamais laissés à eux-mêmes, dotés d’une dangereuse liberté individuelle.

Mais petit à petit, alors qu’il dépeint ce système, des changements s’opèrent dans l’esprit du numéro D-503 : « ça va mal. Il s’est formé une âme en vous. »Une âme ! Quel mot étrange et depuis longtemps oublié ! C’est … très grave ? balbutiai-je. Incurable, tranchèrent les ciseaux. »

D-503 commence à regretter cette planification, tâchant d’imaginer comment pouvaient vivre les hommes auparavant, quand ils ne savaient pas de quoi le lendemain serait fait … Il observe aussi des rébellions, comme cette femme essayant de sauver un ami de la mort décidée par l’État. A ce moment-là, « Elle n’était déjà plus un numéro mais un individu. »

Mais il est trop tard. Le coup final sera le lancement de l’ultime lutte par cet État, qui veut supprimer l’ultime obstacle au bonheur humain :

« Seulement, le mécanisme n’a pas d’imagination. Avez-vous jamais vu un sourire rêveur recouvrir le cylindre d’une pompe pendant son travail ? Avez-vous jamais entendu les grues soupirer et se plaindre pendant les heures destinées au repos ? » Non ! […] mais ce n’est pas de votre faute : vous êtes malades. Votre maladie, c’est l’imagination. C’est un ver qui creuse des rides noires sur vos fronts. C’est une fièvre qui vous oblige à courir plus loin, bien que ce « plus loin » commence où finit le bonheur. C’est la dernière barricade sur le chemin du bonheur. « 

Je ne veux pas vous en dévoiler plus, j’en ai déjà trop dit. Mais c’est un roman d’une grande richesse, d’une grande modernité aussi, car il ne semble pas avoir pris une ride.

Et surtout, au-delà d’un roman dystopique, on a l’impression que Zamiatine a pressenti les dérives possibles de l’État soviétique qui est en train de s’installer. Quand tout le monde s’appelle « Camarade », que l’on prétend que tous les hommes sont égaux, que l’on tue tous ceux qui s’opposent à l’État suprême, que tous les hommes sont endoctrinés, contrôlés, certes c’est l’État totalitaire par excellence, celui que l’on ne connaît que trop bien aujourd’hui. Mais il ne faut pas oublier que Zamiatine l’a écrit en 1920 !

Un écrivain visionnaire ? ou un parfait connaisseur de l’âme et des tendances humaines ?

Zamiatine défendait par ailleurs la fonction essentiellement critique et utopique de la littérature, qui ne pouvait être l’instrument d’une cause. Dans sa lignée, nous retrouverons plus tard Soljenitsyne, tous deux étant animés d’une exigence libertaire, de la force d’une revendication idéaliste et surtout d’un profond humanisme. Par ce roman, Zamiatine transforme le roman d’anticipation inauguré par Wells en une arme de l’esprit critique. Qui fait mouche.

Pour finir, une phrase qui m’a frappée, car elle révèle à la fois la richesse et la faiblesse de l’âme et des comportements humains.

« Les hommes sont comme les romans : avant la dernière page, on ne sait jamais comment ils finiront. Autrement, cela ne vaudrait pas la peine de les lire. »

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